lundi 26 avril 2010

World Wide Woman - Acte II, scène 2.


Il y eut un cliquetis bref, et la porte s'ouvrit. Une main entra, seule, très mince, très blanche, une carte entre l'index et le majeur, attends-moi là Greg j'en ai pour deux secondes, ok Jenn, de toute façon, je dois rester dans le couloir, ok, attends-moi. Jenn apparut, les traits tirés, la démarche faible, et ses mouvements rappelaient étrangement les muets, tout de saccades successives, puis poses subites et longues. Elle approcha la console près de la porte, posa en équilibre un sac en plastique Duane Reade, se jeta presque sous le lit, en sortit un grand sac de voyage, l'ouvrit précipitamment, suspendit son geste pour tourner son profil vers la porte, j'arrive attends-moi dans le couloir, j'en ai pour deux secondes, elle saisit le sac plastique et entreprit d'en verser le contenu à l'intérieur du sac de voyage, quand la porte s'ouvrit plus grand. Elle sursauta avec une telle violence qu'elle renversa les deux sacs sur la moquette, répandant ainsi des dizaines de flacons de médicaments. Elle resta plantée là, figée sur ce parterre de cubes blancs, putain, Jenn, c'est quoi tout ça, qu'est-ce que tu fous. Elle posa un de ses avant-bras sur sa tête, Greg, ce sont les médicaments de Grace, mais bordel pourquoi tu en as autant la pressa-t-il dans un chuchotement crié depuis le couloir, elle en veut toujours plus, alors je les cache, mais donne-lui au fur et à mesure, n'en achète pas tant, enfin. Toujours debout, son bras sur la tête, elle fondit soudain en larmes. Elle sanglota, le corps secoué de petits hoquets, j'en peux plus, j'en peux plus, j'en peux plus, et l'entrebâillement de la porte la pressa de sa voix grave, approche, s'il te plaît, approche, Jenn, viens près de moi.

Elle cessa de pleurer aussi brusquement qu'elle avait commencé, écarta de son pied quelques flacons et s'assit sous la console, y entrant comme une contorsionniste dans sa boîte magique, d'abord debout dos à la tablette, puis, se repliant sur elle-même, posa ses fesses sur le sol en ramenant sur elle ses jambes et bras croisés, pour plonger son visage dans le noeud de son corps. Je crois que tu as besoin de vacances, Jenn, tu devrais aller voir, je sais pas, ta famille, tes amis, tu viens d'où toi Jenn, allez, réponds-moi, Montana, ben prends une semaine et vas-y, non, Grace a trop besoin de moi, Jenn, écoute, je sais combien tu aimes ton boulot, mais tu vas mal là, tu devrais vraiment faire une pause, aller voir des gens qui vont bien, voir du pays, sortir des hôtels et des avions - tu es au bout du rouleau je crois bien. Elle prit un peu de temps avant de répondre, Grace a besoin de moi, je suis là pour elle.  Ses yeux étaient en colère, Greg, Grace n'a que moi, et moi, je vais pas la lâcher, je vais la protéger. Je suis sa seule amie, tu sais. Oh, Jenn, oh, tu penses vraiment ça. Je ne suis pas sûr que Grace soit vraiment du genre a être amie avec qui que soit. Je crois qu'elle ne voit qu'elle, tu sais. Regarde, on est disponibles pour elle et tous ses besoins et caprices, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et tu crois que ça lui fait quoi, hein. Rien, rien du tout. Elle trouve ça normal, le minimum, ça lui est dû, c'est sa vie. Oui, tu fais tout pour elle et elle a besoin de toi, mais quelqu'un peut très bien faire ce job à ta place le temps que tu reprennes des forces - on est toujours remplaçable tu sais.
Non, c'était un cri, non, Greg, moi je suis son amie, ça n'a rien à voir, et d'ailleurs tu ne peux pas comprendre, tu n'es qu'un employé toi c'est vrai, tu fais partie du décor. Mais pas moi, moi je suis son amie, je le sais, elle me raconte tout, je sais tout de sa vie, elle m'a donné sa confiance, je suis son amie. Elle fut debout tout à coup à la porte, qu'elle ferma d'un geste sec et précis. Elle s'agenouilla sur la moquette, ramassa quelques flacons, les rangea rapidement dans le grand sac, recommença l'opération, encore et encore, puis inspecta le sol. Elle saisit un dernier flacon, toujours agenouillée, quand un rayon de soleil perça les nuages pour éclairer son visage baigné de larmes, encadré de deux bandeaux de cheveux noirs, et elle regarda ce soleil brusque en face, aveugle, les mains jointes sur le Valium pressé sur son coeur entre ses paumes.




Photos inédites © Pascale Lafay.

lundi 19 avril 2010

World Wide Woman - Acte II, scène 1.


Bonsoir Grace, sa voix résonna dans la salle de bain depuis le haut parleur du téléphone posé sur le marbre blanc, salut, lui répondit-elle en lui montrant ses fesses avant de plonger dans la baignoire, je te dérange, Grace, non, ne t'en fais pas, tu sais bien que je n'ai pas de vie réelle. Arrête, Grace, s'il te plaît, arrête ça. Elle tourna la tête pour bouder. Tu es vraiment un salaud. Je ne sais pas, je ne crois pas.
Le silence dura, elle s'appuya doucement à l'émail chauffé par l'eau, ferma les yeux, et se mit à pleurer. Grace, tu es toujours là, tenta-t-il doucement, non, merde, je ferais mieux de disparaître une bonne fois pour toutes - sa voix trahissait ses larmes, son débit haché. Elle se brisa sur ha je le savais bien que tu t'en apercevrais que je ne valais rien. Ne dis pas des trucs pareils, Grace, tu es douée, tu es magnifique, tu as tout pour toi. Non, je n'ai rien. Tout ça, c'est du bluff, du vent. Je ne t'ai pas, toi. Je n'ai pas de famille. Je n'ai pas d'amis. Je n'ai rien du tout. Ce n'est pas moi que les gens aiment, c'est une créature qui n'existe pas. Et ceux qui me connaissent ne m'aiment pas. Grace, ne dis pas ça, tu sais très bien que je t'aime. Non, tu ne m'aimes pas, sinon tu l'aurais larguée ta femme, et tes obligations de merde : on est en 2010, hello, les gens divorcent, tu ne serais pas le premier à faire un soit-disant scandale en politique. Elle tourna son profil en direction du lavabo, attendant une réponse. Nous avons déjà eu cette conversation, elle ne mène nulle part. Je ne savais pas que je tomberais amoureux de toi. Comment aurais-je pu le savoir, je ne savais même pas ce que c'était, aimer quelqu'un. Je te promets que je n'ai rien calculé ou prévu. Je ne veux pas te faire de mal. Je t'aime. Je t'en prie, Grace, crois-moi : je t'aime. Mais je ne peux pas foutre ma vie en l'air, celle de tous mes collaborateurs, celle de mes gosses ou celle de toutes les compagnies qui dépendent de mon élection, maintenant. Ce serait trop égoïste. Ce n'est pas possible.

Elle ne répondait pas. Tu es un mensonge vivant, et ce fut tout.

Grace, tu es là. Grace ? Elle resta parfaitement immobile, ses deux genoux pointus sortis de l'eau, joue gauche posée contre la paroi blanche, cheveux sur le visage. Grace, tu sais, je n'ai pas menti quand je faisais ma campagne. Je croyais vraiment tout ce que j'ai dit, ça paraît dingue, mais je le croyais. Les valeurs que j'ai défendues, j'y croyais. Tu m'entends, tu es là. Allo. Je comprends que c'est terrible pour toi. C'est une vraie torture pour moi aussi, tu sais. Bien sûr que ça te semble injuste, mais j'ai des devoirs maintenant que j'ai du pouvoir. S'il te plaît ne fais rien que nous regretterions. Je ne peux même pas imaginer que tu me quittes, tu sais.
Je t'aime, Grace.

La pièce aurait aussi bien pu être vide tant il ne se passa rien pendant au moins une minute. Grace, Grace, réponds-moi. Silence. Long. Grace ce n'est pas drôle. Grace, je vais raccrocher, je ne peux pas rester plus longtemps. Ne fais pas de bêtises.

Et il ne resta plus que le corps plongé dans l'eau, peau translucide où courraient des veines, à peine, dans cette immensité de marbre.


Photos inédites © Pascale Lafay.

lundi 12 avril 2010

World Wide Woman - Acte I, scène 3.


Tu ne peux pas comprendre ça, toi, je ne suis libre de rien, regarde - elle étendit sa main frêle pour illustrer son propos, désignant la piscine sur le toit, en apparence entièrement vide, sauf du dénommé Jim Jones, plongé dans son magazine de l'autre côté du bassin. Tu as de la chance, tu sais : tu peux vraiment faire tout ce que tu veux.
Jenn regarda Grace, ressers-moi de la vodka lui demanda un gobelet vide. Elle le remplit pour moitié, et aussitôt il s'éleva vers la bouche. Il faut absolument que je maigrisse - ha ne me dis pas le contraire - sinon je vais ressembler à une grosse vache sur les photos. Tu as vu comme la télé ça te grossit, et après les Oscars j'enchaîne sur le tournage, je suis crevée, je ne sais pas comment tu fais pour dormir, moi je n'y arrive plus.
Elle se mit à pleurer, les lèvres pincées, une larme s'échappant sous ses immenses sunglasses. Il ne va pas venir, il m'a dit que ce n'était pas possible, avec ce mail anonyme que j'ai reçu, sa carrière ne s'en remettrait pas. Dis-moi pourquoi c'est lui que j'aime, alors que je ne pourrais jamais me montrer avec lui ; et tout ça pour quoi, parce que je suis une actrice et lui un homme politique. Mais de nos jours on peut divorcer non ? Non, je le sais bien, j'aimerais tellement ça, mais avec l'image qu'il s'est construite, toute sa carrière repose aussi sur sa vie de famille. Quelle hypocrisie, c'est vraiment écoeurant. Je suis condamnée à l'aimer en cachette. Quand je pense à tous ces hommes qui seraient prêts à tout pour moi... lui, ne peut pas. Je suis tombée amoureuse du seul homme qui ne puisse pas m'embrasser en public, ou même s'approcher de moi.

Jim était parti si discrètement qu'elles ne s'en étaient pas aperçues. Jenn, ce n'est pas juste, ça fait des semaines que j'attends d'être de retour à L.A., rien que pour lui, et me revoilà dans cette foutue ville, pour rien, c'est horrible ! Je n'arriverai jamais à rien, je ne suis qu'une image, tout le monde me voit, tout le monde me connaît, mais je ne suis rien... Jenn lui caressa doucement les cheveux, la prit dans ses bras, tu es la meilleure, Grace, tu es la plus belle femme du monde, tout le monde voudrait être toi parce que tu es vraiment sublime. Tu es la meilleure actrice que j'aie jamais vue, et ne t'inquiète pas, je ne sais pas, il va peut-être venir - non, il ne viendra pas, il ne m'aime pas vraiment, je ne suis que son jouet, son vieux jouet, une pauvre toquade. Grace, tu te trompes : je suis sûre qu'il t'aime, il a pris beaucoup de risques pour toi, je ne crois pas que ça soit facile pour lui non plus. Beaucoup de gens croient en vous, en votre travail : tu ne peux pas décevoir tous tes fans, c'est magnifique ce que tu as construit. Tu aides tellement de gens avec tes rôles, allez, tu réussis tout ce que tu fais, Grace.
Grace se leva, fit mine d'attraper un peignoir sur un transat, mais ce fut Jenn qui le lui enfila, doucement, tendrement. Grace noua sa ceinture, remonta ses lunettes sur son petit nez avec son index et se dirigea vers l'escalier, aussitôt rattrapée par Jenn qui s'était fait une cape avec un drap de bain en le jetant sur ses épaules.



photographies inédites © Pascale Lafay.

lundi 5 avril 2010

World Wide Woman, Acte I, scène 2.



Le milieu de l'après-midi inondait de sa blancheur crue la chambre encombrée de valises, fleurs, vêtements. Toutes les surfaces planes étaient couvertes - ordinateurs, imprimante, fax, piles de courrier, magazines. En travers du lit, tout froissé mais pas même ouvert, une longue fille maigre, en jeans, blazer, blouse et même stillettos, dormait là, comme jetée dans le sommeil. Un masque en satin crème lui couvrait les yeux.
Il lui fallut à peine quelques notes de piano pour dégainer son I-phone de sa poche révolver, encore aveugle, et elle décrocha d'un mouvement sûr de la pulpe du pouce juste comme Melody entamait love me like a river does, Oui, oui, je te trouve ça tout de suite, ne t'inquiète pas tu es superbe, oui, c'est une très bonne idée, l'exercice te fera du bien, oui, je suis là dans moins de dix minutes, ne t'inquiète pas, à tout de suite. Elle était maintenant assise. Elle retira rapidement son masque, décrocha le combiné posé sur sa table de nuit design, bonjour, passez-moi la boutique s'il vous plaît, merci, un silence, elle attrapa une brosse et se recoiffa machinalement en se regardant dans le miroir qui lui faisait face, bonjour, j'ai besoin que vous me mettiez de côté trois maillots de bain XS - des une-pièce, et j'insiste, seulement du Dior ou du Chanel, oui parfait, un silence, en effet. Merci, j'attends votre garçon d'étage. Elle raccrocha.
La jambe pas très assurée, elle se leva, puis se plia en deux pour plonger en direction d'une très grande valise, dont elle tira après une fouille fébrile un morceau de lycra noir.
Elle décrocha de nouveau le combiné de l'hôtel, allô, la piscine est-elle accessible pour l'usage privé de miss B., oh, dans vingt minutes je pense, sans doute pour une heure, merci de votre aide, parfait, je compte sur vous pour faire le nécessaire. Bien. Oh, je suppose que Mr Jones peut rester, c'est son ami, mais je préfère vérifier, un instant, je vous prie, elle toucha l'écran de son I-phone d'un doigt légèrement tremblant et susurra très doucement, excuse-moi de te déranger Grace, mais il semblerait que Jim soit déjà présent à la piscine, est-ce que tu veux bien le voir, oui, bien sûr, elle sera fermée au reste des clients, très bien, merci, c'est très gentil de faire cet effort, oui, j'arrive, oui tout de suite, d'accord, oui, je suis là, on frappa à la porte, un groom en livrée poussait un portant doré à roulettes où pendillaient cinq minuscules maillots de bain sur des cintres en soie rembourrée rose pâle, parfait, merci, je me charge du reste, elle fourra sa main dans une des poches de sa veste et déposa dans la paume du jeune homme quelques billets verts, merci mademoiselle, vous pouvez disposer. Greg, interrogea-t-elle en passant la tête dans le couloir, une immense silhouette en costume apparut dans l'encadrement de la porte, Miss B. va sortir de sa suite dans dix minutes pour se rendre à la piscine, je compte sur toi et ton équipe pour t'assurer que nous ne rencontrerons personne sur le chemin, Oui, Jenn, parfait, merci, à tout à l'heure. Elle repris le combiné sur la table de chevet, oui, c'est d'accord pour Mr Jones, nous arrivons dans une dizaine de minutes à la piscine, merci encore pour votre aide. Elle enfila la sangle d'un it-bag en cuir grand comme son buste, puis elle empoigna le portant, le poussa vers la porte, en hâte, toute petite et frêle, son corps penché sur le laiton, les talons plantés dans la moquette. Elle claqua la porte derrière elle.



Photos inédites © Pascale Lafay