Il y eut un cliquetis bref, et la porte s'ouvrit. Une main entra, seule, très mince, très blanche, une carte entre l'index et le majeur, attends-moi là Greg j'en ai pour deux secondes, ok Jenn, de toute façon, je dois rester dans le couloir, ok, attends-moi. Jenn apparut, les traits tirés, la démarche faible, et ses mouvements rappelaient étrangement les muets, tout de saccades successives, puis poses subites et longues. Elle approcha la console près de la porte, posa en équilibre un sac en plastique Duane Reade, se jeta presque sous le lit, en sortit un grand sac de voyage, l'ouvrit précipitamment, suspendit son geste pour tourner son profil vers la porte, j'arrive attends-moi dans le couloir, j'en ai pour deux secondes, elle saisit le sac plastique et entreprit d'en verser le contenu à l'intérieur du sac de voyage, quand la porte s'ouvrit plus grand. Elle sursauta avec une telle violence qu'elle renversa les deux sacs sur la moquette, répandant ainsi des dizaines de flacons de médicaments. Elle resta plantée là, figée sur ce parterre de cubes blancs, putain, Jenn, c'est quoi tout ça, qu'est-ce que tu fous. Elle posa un de ses avant-bras sur sa tête, Greg, ce sont les médicaments de Grace, mais bordel pourquoi tu en as autant la pressa-t-il dans un chuchotement crié depuis le couloir, elle en veut toujours plus, alors je les cache, mais donne-lui au fur et à mesure, n'en achète pas tant, enfin. Toujours debout, son bras sur la tête, elle fondit soudain en larmes. Elle sanglota, le corps secoué de petits hoquets, j'en peux plus, j'en peux plus, j'en peux plus, et l'entrebâillement de la porte la pressa de sa voix grave, approche, s'il te plaît, approche, Jenn, viens près de moi.
Elle cessa de pleurer aussi brusquement qu'elle avait commencé, écarta de son pied quelques flacons et s'assit sous la console, y entrant comme une contorsionniste dans sa boîte magique, d'abord debout dos à la tablette, puis, se repliant sur elle-même, posa ses fesses sur le sol en ramenant sur elle ses jambes et bras croisés, pour plonger son visage dans le noeud de son corps. Je crois que tu as besoin de vacances, Jenn, tu devrais aller voir, je sais pas, ta famille, tes amis, tu viens d'où toi Jenn, allez, réponds-moi, Montana, ben prends une semaine et vas-y, non, Grace a trop besoin de moi, Jenn, écoute, je sais combien tu aimes ton boulot, mais tu vas mal là, tu devrais vraiment faire une pause, aller voir des gens qui vont bien, voir du pays, sortir des hôtels et des avions - tu es au bout du rouleau je crois bien. Elle prit un peu de temps avant de répondre, Grace a besoin de moi, je suis là pour elle. Ses yeux étaient en colère, Greg, Grace n'a que moi, et moi, je vais pas la lâcher, je vais la protéger. Je suis sa seule amie, tu sais. Oh, Jenn, oh, tu penses vraiment ça. Je ne suis pas sûr que Grace soit vraiment du genre a être amie avec qui que soit. Je crois qu'elle ne voit qu'elle, tu sais. Regarde, on est disponibles pour elle et tous ses besoins et caprices, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et tu crois que ça lui fait quoi, hein. Rien, rien du tout. Elle trouve ça normal, le minimum, ça lui est dû, c'est sa vie. Oui, tu fais tout pour elle et elle a besoin de toi, mais quelqu'un peut très bien faire ce job à ta place le temps que tu reprennes des forces - on est toujours remplaçable tu sais.
Non, c'était un cri, non, Greg, moi je suis son amie, ça n'a rien à voir, et d'ailleurs tu ne peux pas comprendre, tu n'es qu'un employé toi c'est vrai, tu fais partie du décor. Mais pas moi, moi je suis son amie, je le sais, elle me raconte tout, je sais tout de sa vie, elle m'a donné sa confiance, je suis son amie. Elle fut debout tout à coup à la porte, qu'elle ferma d'un geste sec et précis. Elle s'agenouilla sur la moquette, ramassa quelques flacons, les rangea rapidement dans le grand sac, recommença l'opération, encore et encore, puis inspecta le sol. Elle saisit un dernier flacon, toujours agenouillée, quand un rayon de soleil perça les nuages pour éclairer son visage baigné de larmes, encadré de deux bandeaux de cheveux noirs, et elle regarda ce soleil brusque en face, aveugle, les mains jointes sur le Valium pressé sur son coeur entre ses paumes.
Photos inédites © Pascale Lafay.







