La sueur lui dégoulinait sur le front, qu'il essuyait d'un revers de poignet avec son bracelet en mousse arc-en-ciel. Son dos était trempé ; il sentait son T-shirt sans manche gris collé à sa colonne, entre ses deux omoplates, et il continuait, acharné, dopé par ses propres mouvements, à courir sur place, vite, sans but, en première ligne sur le tapis électrique, comme une marchandise à la caisse d'un supermarché, moulé dans son short. D'ailleurs il espérait bien que les clients suivants le remarqueraient, il s'auto-marketait assez obstinément pour croire que les beaux gosses de la salle apprécieraient en connaisseurs sa coupe space-hair, ses pecs, cuisses et fessiers.
La musique tonitruante cessa brusquement, il leva les yeux vers l'écran qui lui faisait face, et vit oh, un petit cri lui échappa, Mariah Carey, l'incroyable Mariah, qui lui demanda why are you so obsessed with me, il faillit perdre la cadence mais ses Nike air Max continuèrent à rebondir sur leurs bulles vertes, et les claps et basses du morceau imprimèrent à son coeur la chamade la plus efficace pour le cardio. Que c'était excitant, courir vers Mariah, courir vers elle, sans jamais l'atteindre, bien sûr, elle, si inaccessible, si parfaite - son teint de caramel, c'était pour lui deux douches d'autobronzant par semaine, et pas n'importe où, et sa peau, si lisse - cette femme n'avait pas un poil sur le corps, sauf ses sourcils et ses cheveux, il soupira : comme lui. Enfin une femme, une vraie femme, totalement soignée. Mariah savait sortir ses jambes - et quelles jambes, pas les plus longues, mais stupéfiantes, toujours nues, parfaites, et même assurées, ha assurer ses jambes, voilà un vrai destin de star. Il la regardait aussi poser en chantant, de sa voix d'Ange, et il était un fan des premiers jours, il se revoyait encore garçonnet avec sa brosse à cheveux devant la glace de la salle de bain de sa mère. Angel, confirmait son collier en or, voilà, c'était Mariah. Et quel humour encore, cette Mariah, elle allait jusqu'à se déguiser en Eminem pour le ridiculiser, ce rappeur vulgaire, cette petite racaille minable, ha, il souriait en la regardant, émouvante et si amusante dans son sweat zippé à capuche, avec sa fausse barbe, les yeux tendres comme un petit animal domestique, un adorable petit singe qu'on aurait envie de protéger. Et la revoilà, tellement femme - oui, son ami Mimi, trans et si douce, ne s'y était pas trompée, elle non plus, dans son show de Mariah. Des seins énormes, et quelle importance qu'ils soient vrais, le vrai, c'était souvent moche de toute façon, et des décolletés qui laissaient tout voir sauf l'entrejambe et les tétons, il était sûr qu'en fait les autres femmes crevaient de jalousie de voir ça.
Il courait sa colère quand même, fâché très fort contre le rappeur américain, cela avait dû lui faire si mal, ces imitations dans ce clip horrible, et ce texte de superman, quelle horreur, s'attaquer à une femme si sensible, c'était dégueulasse. Chaque fois qu'il la voyait, dans toutes ses postures glamour, oh très bien comme elle offrait sa croupe, il faudrait qu'il s'approprie mieux le mouvement lui aussi, il souriait de plus belle, répondant de ses dents blanches à l'immense sourire de l'immense diva.
Il se surprit à rire en observant davantage la chambre du faux Eminem. Il devait avouer que sa chambre d'ado, avec son lit une place et ses posters, ressemblait assez à ça, tiens, un point commun avec un rappeur haha, mais aussi, elle osait tout, elle était si talentueuse, si courageuse et si engagée - ha ce n'est pas Eminem qui oserait laisser un gay faire sa demande à un autre sur scène, il n'aurait jamais les couilles de faire un truc pareil. Il regarda autour de lui, la sublime chanteuse sur tous les écrans, au-dessus d'eux tous, le commun des mortels, enfin, ici pas tout à fait, dans la salle, c'était un peu particulier, et ses yeux rencontrèrent ceux d'un autre marathonien d'intérieur qui lui souriait très très aimablement, qui jeta un oeil à l'écran, puis replongea ses yeux dans les siens, oho, ohoh, ils étaient en nage et quelqu'un d'autre appréciait son idole, il continuait de courir, le coeur accordé aux basses et aux claps du morceau, hoho, ohoh, quelle midinette il faisait quelquefois, enfin, il se redressa et montra son profil, qu'il avait grec et apprécié, et admira le maquillage parfait de Mariah - gloss chair, fard doré un peu irisé sur les paupières, cils interminables et touffus, rose sur la pommette. Elle était parfaite.
Sur l'écran, l'histoire se déroulait : elle sortait du grand hôtel, sa Rolls venait la chercher, et la voilà en face, en Eminem-Mariah, dans la rue, qui allait prendre une photo volée, il frissonna en pensant combien elle devait être harcelée, vivre enfermée, la pauvre, quand tout à coup, paf, un bus renversait le rappeur. Il éclata de rire, et surprit son voisin à rire aussi, et ils sourirent en courant côte à côte, complices et trempés, tandis que la diva poussait dans les aigus la fin de sa chanson.