
Chapitre III.
Madame Rozier, réveillez-vous, vous avez de la visite, pourquoi Diable cette femme lui hurlait-elle-t-elle dans l'oreille, je ne suis pas sourde la tança-t-elle, et je ne dormais pas, elle ôta une feuille de platane tombée sur le col en lapin de son manteau, et ne put se lever. Sa main était étrangement fripée, tachetée de brun, mais les bagues lui appartenaient, fiançailles, avec diamants, et cercle d'or jaune, mariage. Bonjour Maminouche, si nous allions dans ton appartement, j'ai envie d'un thé, tu m'offrirais un thé, lui demandait une jeune brunette, fort belle, voix grave, un peu grande, dont les traits lui étaient familiers, petite, que me voulez-vous, oh, elle eut l'air attristée, grand-mère, tu m'as encore oubliée, c'est moi, Ariane, ta petite-fille, la fille de ton fils, mais que racontez-vous donc, elle s'emportait, en colère, mais elle pressentait la véracité du propos, et décida donc de se taire. Son fauteuil bougea, et elle se rendit compte à sa grande horreur que c'était un fauteuil roulant, qu'elle ne pouvait plus marcher. De ses grandes jambes tranquilles, Ariane, gants et collants blancs, manteau marine, poussait sa grand-mère vers le beau bâtiment, maison de repos les ch....illes, certaines lettres en métal avaient disparu de la bannière arquée au-dessus de l'allée principale, les chenilles, se demanda Blanche, intriguée, mais dans le couloir blanc, un panonceau répétait, en toutes lettres cette fois, qu'elle était dans la maison de repos dite des charmilles. Elle se souvint d'un labyrinthe très beau, et du jardiner qui taillait les charmilles, qui lui expliquait comment tenir les grandes cisailles à main. Il y a avait une roseraie aussi, elle adorait les noms des fleurs, Reine de Coeur, elle ne savait plus, mais c'était beau.
La jeune Ariane la poussait le long d'un dédale de couloirs blancs à hauts plafonds, une belle bâtisse ancienne. Elle s'arrêta soudain, et appuya sur un bouton. Un ascenseur. Dans le miroir, elle se vit, debout, attendant l'ascenseur près d'une veille femme, mais elle était plus grande que d'habitude et ce manteau, qu'était-ce donc, nous n'avons pas été présentées, je crois, madame, mais dans le miroir ce fut la vielle dame qui parla, et elle avait ses yeux, et au fond, c'était elle, mais qui était donc l'autre, la plus jeune, Maminouche, c'est moi, Ariane, ne t'inquiète pas, et ce Maninouche la toucha sans qu'elle pût définir au juste d'où sortait ce sobriquet, tendre et doux, familier et inconnu.
Dans la grande pièce, Ariane lui ôta son manteau à col de lapin, son chapeau, de ses vastes gestes lents, délicats et ininterrompus, elle l'embrassa, même, et elle ne se défendit pas, tu es gentille, merci, je ne sais pas, je t'aime, tu sais, Maninouche, regarde, je t'ai apporté un cadeau pour ton anniversaire, ha, c'est mon anniversaire, non, c'était avant-hier, mais j'étais au collège, je travaillais, je n'ai pu venir qu'aujourd'hui, parce que c'est férié, vraiment, oui, le 11 novembre, Blanche sourit, ha ma petite, les guerres, on les a gagnées, pour finir, toutes les deux, mets-moi donc la télé, oui, très bien, mais sans le son, d'accord, les informations, on voyait les Champs Elysées, Paris libre, et des gens accoutrés bizarrement près de la flamme du soldat inconnu bousculée par le vent, et ce thé, demanda-t-elle, attends, j'ai apporté les gâteaux que tu aimes, comment dis-tu que tu t'appelles, Ariane, c'est bizarre, Ariane, mais c'est très beau, et tu es très belle, merci Maminouche, je te ressemble. Tiens, elle lui tendit un papier de soie rouge, c'est une babiole, Blanche déballa une boule neigeuse. Souvenir de Nîmes, tu es allée à Nîmes, j'y suis allée moi aussi, quand j'étais jeune, je sais, Maninouche, je sais, les arènes minuscules furent balayées par un blizzard conséquent, c'est drôle, oui, je l'ai achetée pendant les corridas, tu as assisté à des corridas, oui, Maminouche, tu sais, c'est Denis, il est de là-bas, il aime tellement ça que c'est communicatif, ha, Denis, c'est ton mari, non, non, mettons que nous sommes fiancés, vous n'avez pas d'enfants, non, pas encore ne t'en fais pas, elle lui caressa les cheveux, avec amour, et ce thé, ha oui.
Ariane traversa la pièce dans sa paix majestueuse, et Blanche adora cette gosse, quelle chance d'avoir pareille petite-fille, elle était émue, depuis la cuisine elle fredonnait un air, que Blanche reconnu, j'ai la mémoire qui flanche, elle se mit à chanter, oui, des amoureux, avant son mariage, il était un peu musicien, Ariane rit, mais oui, c'est bien cette chanson, elle entra en riant, tu es gaie, petite, oui, très, tu sais, j'avais envie de te voir, et puis avant-hier soir, une petite fille de mon école, oh, je ne sais pas comment te dire, enfin, elle va aller bien, et j'ai eu très peur, enfin voilà. Je n'y entends rien, répondit Blanche en haussant les épaules, cela ne fait rien, Ariane s'assit sur un fauteuil à côté d'elle, et déposa un baiser sur l'éventail des rides au coin de ses yeux, je t'aime, lui dit-elle, et elle l'enlaça. Ma Maminouche.