
Elle mâchait un chewing-gum, dans son monde où on n'entendait que PJ Harvey, you said something that I've never forgotten, elle se demandait bien ce que ça pouvait être. Elle regardait les prix des piles - et justement l'étiquette des petits bâtons électriques qui l'intéressaient manquait au bout de la tige de métal qui les supportait. Elle chercha. Elle se demandait si c'était qu'il l'aimait, ce qu'il lui disait. Mais elle pensait que c'était plus profond. Pourtant les mots ne lui venaient pas. Fille perdue, voilà ce qu'elle ne pourrait, elle, jamais oublier. Pourquoi fallait-il que ce soient des déclarations immondes qu'elle ne pourrait oublier, et pas quelque chose de sublime. Elle se dirigeait vers la borne à codes barres quand elle trébucha. Un fil était accroché là à une des étagères du bas. Elle le suivit des yeux, puis, mue par la curiosité, elle marcha tout le long de cette mince ligne marine qui tranchait les blancheurs des carreaux. C'était sinueux, mystérieux. Elle le perdit presque, quand il alla se cacher derrière des voilages de toutes les couleurs. Tout à coup cela lui sembla extrêmement important de ne pas perdre le fil. Elle passa donc derrière ces rideaux, vit des gens la fixer, elle s'en foutait, le monde devint prune, brun, rouge, orange, that was really important, oui, c'était bien cela, l'important, suivre le fil et sortir du labyrinthe des sentiers rebattus par tous ces morts-vivants.
Dans l'allée, tout droit, le fil se jetait vers un monticule de coussins affreux où un chat très mal dessiné lui souriait. Elle tendit la main et suivit de sa paume le fil. Ses doigts heurtèrent, incongru au milieu de tout ce satin froid, un tissu plus épais, et, surtout : tiède. A genoux, elle lança tous les coussins qui la séparaient de cette chaleur sur le sol. Un employé apparu là soudain lui criait mais enfin mademoiselle, je vous en prie arrêtez, elle n'entendait que les contes de la ville et de la mer, et tout ce qu'elle voulait, droit devant elle, c'était libérer cette douceur tiède de cette horreur. Ce qu'elle vit d'abord, c'était une toute petite main, avec une fossette tendre au-dessus de chaque doigt - et son coeur lui fit une chamade, vite, encore trois coussins, des boucles, elle en pleurait presque, ce petit enfant, si paisible, dormait, là, au milieu de rien. Il ouvrit les yeux, elle arracha les écouteurs de ses oreilles, comment tu t'appelles lui demanda la toute petite voix, Ariane, lui sourit-elle, Je m'appelle Ariane et toi comment t'appelles-tu, Félix affirma-t-il fièrement. L'employé médusé qui se tenait planté au milieu des coussins répandus hurla on a retrouvé le gosse prévenez le PC viens mon petit et Félix regarda l'homme et regarda Ariane. Il se leva, plaça sa petite main dans celle d'Ariane, cette douceur infiniment tendre, douce et tiède. Les mots lui manquèrent alors elle emboita le pas au type en costume de grande surface et ramena ce petit sous le i. où sa mère l'embrassa, le respira, le caressa, le cajola, Félix, je t'aime, je t'aime tant, j'ai eu si peur, maman, ses petits bras, maman lui disait-il, heureux. Elle restait là saisie et comme vide tout à coup. La mère agenouillée se leva avec son trésor en bandoullière, c'est vous qui l'avez trouvé, oui, il dormait sous des coussins, oh merci lui pleura-t-elle c'est Arien déclara Félix et elle rit dans ses pleurs, éperdue, oh s'étonnait-elle, tu es sûr, oui, Ariane, confirma l'intéressée qui ne voulait pas perdre ce moment, qui déjà le voyait sortir de sa vie, je m'appelle Ariane, oh, allons au café, vous voulez bien Ariane, venez, s'il vous plaît que je vous remercie, j'ai besoin de m'asseoir, oui, dit-elle, et rarement elle avait eu aussi envie de dire oui à quoi que ce soit. Ariane, merci, merci, je ne saurais jamais comment vous remercier assez, mon bébé, elle l'embrassa dans le cou, oh et je suis Esther, la maman de Félix. Maman, confirma joyeusement le très heureux Félix.
Dessin inédit ©Luna Picoli-Truffaut











