lundi 30 novembre 2009

Un souvenir (2)


Elle mâchait un chewing-gum, dans son monde où on n'entendait que PJ Harvey, you said something that I've never forgotten, elle se demandait bien ce que ça pouvait être. Elle regardait les prix des piles - et justement l'étiquette des petits bâtons électriques qui l'intéressaient manquait au bout de la tige de métal qui les supportait. Elle chercha. Elle se demandait si c'était qu'il l'aimait, ce qu'il lui disait. Mais elle pensait que c'était plus profond. Pourtant les mots ne lui venaient pas. Fille perdue, voilà ce qu'elle ne pourrait, elle, jamais oublier. Pourquoi fallait-il que ce soient des déclarations immondes qu'elle ne pourrait oublier, et pas quelque chose de sublime. Elle se dirigeait vers la borne à codes barres quand elle trébucha. Un fil était accroché là à une des étagères du bas. Elle le suivit des yeux, puis, mue par la curiosité, elle marcha tout le long de cette mince ligne marine qui tranchait les blancheurs des carreaux. C'était sinueux, mystérieux. Elle le perdit presque, quand il alla se cacher derrière des voilages de toutes les couleurs. Tout à coup cela lui sembla extrêmement important de ne pas perdre le fil. Elle passa donc derrière ces rideaux, vit des gens la fixer, elle s'en foutait, le monde devint prune, brun, rouge, orange, that was really important, oui, c'était bien cela, l'important, suivre le fil et sortir du labyrinthe des sentiers rebattus par tous ces morts-vivants.

Dans l'allée, tout droit, le fil se jetait vers un monticule de coussins affreux où un chat très mal dessiné lui souriait. Elle tendit la main et suivit de sa paume le fil. Ses doigts heurtèrent, incongru au milieu de tout ce satin froid, un tissu plus épais, et, surtout : tiède. A genoux, elle lança tous les coussins qui la séparaient de cette chaleur sur le sol. Un employé apparu là soudain lui criait mais enfin mademoiselle, je vous en prie arrêtez, elle n'entendait que les contes de la ville et de la mer, et tout ce qu'elle voulait, droit devant elle, c'était libérer cette douceur tiède de cette horreur. Ce qu'elle vit d'abord, c'était une toute petite main, avec une fossette tendre au-dessus de chaque doigt - et son coeur lui fit une chamade, vite, encore trois coussins, des boucles, elle en pleurait presque, ce petit enfant, si paisible, dormait, là, au milieu de rien. Il ouvrit les yeux, elle arracha les écouteurs de ses oreilles, comment tu t'appelles lui demanda la toute petite voix, Ariane, lui sourit-elle, Je m'appelle Ariane et toi comment t'appelles-tu, Félix affirma-t-il fièrement. L'employé médusé qui se tenait planté au milieu des coussins répandus hurla on a retrouvé le gosse prévenez le PC viens mon petit et Félix regarda l'homme et regarda Ariane. Il se leva, plaça sa petite main dans celle d'Ariane, cette douceur infiniment tendre, douce et tiède. Les mots lui manquèrent alors elle emboita le pas au type en costume de grande surface et ramena ce petit sous le i. où sa mère l'embrassa, le respira, le caressa, le cajola, Félix, je t'aime, je t'aime tant, j'ai eu si peur, maman, ses petits bras, maman lui disait-il, heureux. Elle restait là saisie et comme vide tout à coup. La mère agenouillée se leva avec son trésor en bandoullière, c'est vous qui l'avez trouvé, oui, il dormait sous des coussins, oh merci lui pleura-t-elle c'est Arien déclara Félix et elle rit dans ses pleurs, éperdue, oh s'étonnait-elle, tu es sûr, oui, Ariane, confirma l'intéressée qui ne voulait pas perdre ce moment, qui déjà le voyait sortir de sa vie, je m'appelle Ariane, oh, allons au café, vous voulez bien Ariane, venez, s'il vous plaît que je vous remercie, j'ai besoin de m'asseoir, oui, dit-elle, et rarement elle avait eu aussi envie de dire oui à quoi que ce soit. Ariane, merci, merci, je ne saurais jamais comment vous remercier assez, mon bébé, elle l'embrassa dans le cou, oh et je suis Esther, la maman de Félix. Maman, confirma joyeusement le très heureux Félix.

Dessin inédit ©Luna Picoli-Truffaut

vendredi 27 novembre 2009

Lutecewoman et les arguments : recherche toison d'or (désespérément).


Soudain, alors qu'elle appliquait le raisin écarlate d'un bâtonnet MAC à même sa bouche, lutecewoman fut saisie par l'extrême nécessité. Le teint de porcelaine et la bouche sang appelaient, dans une urgence capillaire, de la délicatesse de ramage. Lutecewoman affronta donc l'information avec courage, et emporta pour la dernière fois sa crinière Barbie-Aurore dont les pointes, sur ses reins, écheveau multicolore, couvraient quasi-synthétiques son cachemire couleur-du-temps.
L'accueil affable et diligent - sitôt projetée dans l'ambiance clinique des néons qui couraient au plafond, surplombant la crudité nue et blême des sols, murs et plafonds assortis à l'émail du sourire de lutecewoman, on se hâta de tremper, faire mousser, rincer et couper les grandes longueurs, tchac, vite et bien, la longueur de l'hiver 10 juste à la clavicule.
C'était le moment, comme le peintre termine son dessin et approche sa palette, de décider avec la coloriste de la suite des événements. Devant les écrans Hi-tech où défilaient des images très naturelles et un rien retouchées de Jean-Claude Buiguine et de nombreuses dindes de Thanksgiving qui souriaient, l'oeil mort, sous des pinceaux, des séchoirs et des ciseaux d'expert, lutecewoman et sa coloriste du jour feuillettèrent un classeur d'un quintal contenant des pochettes-surprises. Sous les yeux de lutecewoman, découpées dans toutes sortes de magazines, une farandole de mannequins et de vedettes. Les pages blonds dégorgeaient en abondance de crins du blanc au châtain clair. De son doigt, lutecewoman désigna celui-ci, celui-là et encore là, de jolies teintes approchant la robe du labrador Gold. Opinant de la créole géante, la spécialiste montra une mèche témoin. Le crâne poissé de peinture humaine capillaire, en deux étapes, lutecewoman dévora du Nick Kent au son de délicates mélodies - Rihanna, Shakira et Diam's ne sont pas les meilleures amies de la femme.
Quatre heures plus tard, dans le miroir, brushée comme une actrice de Dynastie, lutecewoman vit son reflet. Elle était brune, vous croyez, lui demanda la coloriste, mais blond ce n'était pas possible, vraiment, ha, mais comment fait donc Scartlett Johansson ? un silence, et puis c'est blond foncé, pas brun, oui, blond foncé comme une châtaigne ou Petit Ours Blond Foncé, enfin, bon, vous êtes déçue. Vendez-vous des cagoules, s'enquit lutecewoman. Escortée d'une farandole d'excuses bien inutiles, lutecewoman rentra sous la pluie et dans la nuit permanente - la permanente, seule horreur dont elle ait réchappé.
Le soir, elle noya son chagrin dans le fondant au chocolat au coeur coulant couleur café comme ses cheveux, coiffée très exactement comme Neil Young, mais avec des pointes tirant sur le roux et des reflets verdâtres sur son casque de paille. Elle se coucha gaie comme une marche funèbre sous un chapelet ininterrompu de gros mots qui se précipitaient à sa bouche heureusement close.
Au petit jour, après une heure d'écriture effrénée au café, bercée de marteau piqueur et d'une interview de Marine Le Pen recouverte des Kings Of Conveniences pleine puissance dans l'I-pod, lutecewoman s'annonça seule cliente à l'ouverture pour exiger réparation. Une dame au cheveux de tigre (jaune pâle rayant un brun foncé) l'accueillit, qui attendait sa venue. Un balayage intensif devait sauver ce magnifique chocolat de Noël et lui rendre ses ors.
Jasons - argot, note lutecewoman, je compte sur vous pour m'aider. L'échange passionnant, vous habitez le quartier, oui, et vous, moi l'Essonne, ha oui, répondit lutecewoman qui tentait de se figurer où résidait sa nouvelle amie. Rapidement, celle-ci chantonnait gaiement (Rihanna, Shakira, Diam's, et U les nouveaux commerçants) mais pas trop juste en la couvrant consciencieusement, pendant deux heures, à l'aide d'un peigne, de fromage blanc battu dans un bol. Pour finir, elle l'emballa dans un plastique alimentaire, et voilà, il ne reste plus qu'à laisser poser une heure et demie. Lutecewoman dégaina donc son laptop et continua sa nouvelle. Derrière elle, dans le miroir, elle pouvait voir les dentitions pas toujours impeccables du personnel par leurs bouches bées.

Après seulement quatre heures de travail, lutecewoman sortit blonette, très naturelle. Elle veilla toutefois à ne crever l'oeil de personne en distribuant des baisers, avec son nouveau brushing façon Cléopatre d'une souplesse sidérante. Le soir, enfin, elle cuisina des carottes qui rendent aimable, les cheveux retenus d'une simple tiare.

mardi 24 novembre 2009

Lèche-vitrine.

Rassemblement de perruches cachées : chuchotements, dans un sourire rive gauche, le brushing en aigrette chafouine,bruissements d'elles.
Quelques chattes à stilletos de velours, sur l'asphalte contournent les étranges tunnels, boîtes cinématographiques où avalanchent catastrophiques des chutes, des chants, de charmantes scénettes un peu Deschamps dans la démarche. Obscurité à la minute, cocottes enchantées - rive gauche les vitrines, au Bon Marché font mouche. Pour les petits enfants de Notre-Dame-des-Champs, c'est l'Avent approchant, mais leur ruche bourdonne autour des marrons chauds, la Seine Nord. Ici, par le truchement d'une autruche trafiquée, changent dans la lumière projetée, assiettes, lunettes, livres - chatoiement humoristique charmeur.
Au risque de déchoir, arrachés à la rue, quelques messieurs yeutent, debout, perchés sur leurs richelieux, ou pire, penchés à même la palissade, par les trous percés dont il faut s'approcher pour en goûter le prisme. C'est l'effet recherché. Flashes.
Harnachée de mes bottes, je m'arrache à la contemplation du riche spectacle de rue. Cloches tintinnabulez, Noël approche, sortez les bûches. De vos bouches, pour Christmas, cherchez le chant profond dans les chaleurs profanes. Décochez ce qui touche avec acharnement, flèches charnelles d'amour vivant.

lundi 23 novembre 2009

Un souvenir (1)




Chapitre I.

Sidéré, un petit enfant regardait, bouche-bée, un mur d'écrans plats, pour la plupart plus grands que lui. Sur un fond qui variait du bleu trianon au marine selon les réglages, un homme démultiplié en plusieurs formats, gominé soigneusement, en chemise blanche et noeud papillon, présentait les six faces d'un très grand cube noir, ouvrant l'une d'elle en la faisant coulisser. L'enfant statufié, plongé de tout son être dans ce spectacle, happé, malgré les néons crus, les jambes déroulées derrière aussi hautes que lui, quelques sacs qui lui cognèrent, en passant, le crâne, malgré la voix de fausset de l'animateur qui proposait aujourd'hui, mais seulement jusqu'à midi, vingt pour cents sur les cosmétiques anti-âge, les rideaux de douche et le pétrole domestique - l'enfant regardait. Il plaça un mince lapin pelé en tissu, qui sentait la salive, sous ses petites narines, et suça son pouce avec intensité pendant que l'homme entrait dans la boîte, tout entier, en se pliant sur lui-même : fesses, dos, tête, bras, jambes. Une grosse femme en robe rouge à paillettes s'avança, tache ondulante en nombreux exemplaires, dont certains élargis encore par un format panoramique inadapté. Elle salua, se saisit de la face amovible qu'elle ajusta sans ménagement pour enfermer l'homme dans son cube. Elle attrapa ensuite, un à un, six sabres, qu'elle plongea avec une fureur appliquée dans des fentes sur plusieurs côtés de ce dé monstrueux. Ensuite, elle ôta d'un geste rageur et théâtral, en tirant d'un coup sec, la face amovible. A l'intérieur, six lames courbes de sabre. L'homme avait disparu.

L'enfant soudain leva la tête. Ses grands yeux balayaient les ciels grillagés des faux-plafonds, derrière lesquels serpentaient des tuyaux énormes. Il suivit l'un d'eux, prunelles et menton en l'air. Un fil de la doublure de son manteau s'accrocha à une étagère métallique, rayon DVD. Le fil marine courut, derrière lui, le long des piles et chargeurs, sous des tasses et théières, passa sous les nappes et voilages et disparut dans une montagne de coussins brodés de chats persans.

La poussette vide filait devant elle, qui appelait, Félix, de plus en plus en plus fort, Félix, Félix, Félix, les yeux agrandis par la panique, Félix criait-elle, courant dans les rayons, au milieu des boîtes de thés, Félix, elle arrêta un couple auriez-vous vu un petit garçon de deux ans, blond, bouclé, aux yeux bleus, il porte un manteau bleu marine, et le couple d'une même moue s'avouait ignorant, elle déjà repartie, son appel à peine audible, couvert des promotions pour le pétrole, les rideaux de douche et les crèmes anti-âge. Elle se jeta contre la vitrine du charcutier, décrivit son enfant au dessus de dindes décapitées aussi grosses que lui, la gorge si serrée, les larmes aux yeux, et le jeune homme boutonneux, sous sa toque en papier, eut l'air navré, et indiqua, là-bas, au-delà des bourriches d'huîtres, le point accueil, de son gant en silicone. Du regard, systématiquement, elle inspecta toutes les allées, cogna de la poussette vide un vieux monsieur qui l'engueula, connasse, devant les oeufs frais, elle le laissa gueuler. Elle se jetait avec encore l'espoir fou de le retrouver Félix, Félix, l'appelant encore, les battements de son coeur lui tambourinant aux oreilles, Félix, mon enfant, essoufflée au comptoir de l'accueil, tout de go elle ordonna aidez-moi à retrouver mon petit garçon, il s'appelle Félix, il a deux ans et un manteau anglais bleu marine, attendez madame vous voyez bien qu'on est non je n'attendrai pas, mon fils est perdu dans ce grand magasin il faut vite le retrouver, cela fait cinq minutes que je le cherche, Félix, deux ans, manteau marine, blond, bouclé, yeux bleus. Elle éclata en sanglots tout à coup, elle tremblait, calmez-vous madame mais elle ne se calmait pas, elle pleurait, de longues traînées noires sous ses yeux bruns, elle pleurait à gros sanglots qu'on lui retrouvât son Félix. Elle porta la main à sa bouche pour étouffer un cri, asseyez-vous madame alors elle tomba sur une chaise et fit face à la poussette horriblement vide. Félix était perdu. Elle avait toujours su qu'elle pouvait le perdre, cet enfant donné, cet enfant merveilleux, ce nourrisson providentiel. Félix n'était pas près d'elle, dans son odeur de biscuit, avec sa petite voix de dessin animé, ses mains, cinq adorables fossettes sur chacune, ses grands yeux. Félix. Cet enfant attendu des années, cet enfant rêvé, dix ans voulu, imaginé, quémandé, pleuré. Félix cette obsession un très beau jour né pour elle d'une autre, sous X, Félix dont ne savait rien sauf qu'il était blanc et que sa mère voulait qu'il soit heureux et qu'on l'oublie, elle, Félix au bout de trois mois enfin pour de bon pour toujours dans ses bras, Félix tout nu et tout dodu dans le bain contre son ventre marqué d'une cicatrice.
Faites vite quelque chose, je vous en prie, tous les visages étaient contrits autour d'elle ça va aller madame, nous avons passé une annonce, notre personnel est informé, voulez-vous un café, non, je veux mon bébé pleurait-elle. Elle se leva et regarda, hagarde, cette immensité noyée sous les néons. Une femme lui tendit un mouchoir, elle s'essuya les yeux, vit les traces noires sur le papier, on lui tendit un miroir, elle ôta toutes les coulées de mascara. Puis elle resta droite, debout, blême et silencieuse, aux aguets, pendant ce qui lui sembla une éternité. Elle savait qu'après cinq minutes, les chances de retrouver un enfant perdu diminuent de moitié. Elle avait une peur bleue, une peur horrible, une peur à s'en évanouir. Rien ne lui importait dans cette vie que d'être la mère de cet enfant. Elle était la maman de Félix. Le reste n'avait aucune valeur. Félix était le sens de sa vie.

dessin inédit ©Luna Picoli-Truffaut

vendredi 20 novembre 2009

Inglourious Basterds : A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire*.

C'est à Quentin Tarantino que je dois d'avoir vraiment compris, ressenti devrais-je dire, combien hors de propos était la représentation sous forme de fiction de la Shoah. Jusqu'ici, intellectuellement, je saisissais la portée de propos comme ceux de Claude Lanzmann : "L'Holocauste est d'abord unique en ceci qu'il édifie autour de lui, en un cercle de flamme, la limite à ne pas franchir parce qu'un certain absolu d'horreur est intransmissible : prétendre le faire c'est se rendre coupable de la transgression la plus grave. La fiction est une transgression, je pense profondément qu'il y a un interdit de la représentation. En voyant La Liste de Schindler, j'ai retrouvé ce que j'avais éprouvé en voyant le feuilleton Holocauste. Transgresser ou trivialiser, ici c'est pareil : le feuilleton ou le film hollywoodien transgressent parce qu'ils " trivialisent ", abolissant le caractère unique de l'Holocauste. »

Le Pianiste, chef d'oeuvre abominable, m'a aidée au contraire à comprendre, presque à voir, ce qu'était dans les faits, et non dans des manuels d'Histoire, le ghetto de Varsovie. Certaines scènes - la mère ayant étouffé son enfant pour qu'il ne pleure pas, le vieillard défenestré, l'enfant bastonné à mort sous la barricade - me laissent encore gorge serrée. Le devoir de mémoire, à mon sens, a été vraiment servi par Polanski. La Vie Est Belle m'a davantage posé problème, mais la poésie, la volonté tendrement philosophique, l'intention de Begnigni étaient louables, esthétiques, et donc, je l'avoue, recevables et émouvantes à mes yeux.

Je suis allée voir le dernier Tarantino parce qu'il n'y avait pas grand chose à se mettre sous l'écran, il y a deux semaines, tout d'abord. Sans a priori. Sauf peut-être les souvenirs archi esthétisants de films passés, et ce plaisir que j'avais eu dans les déconstructions linéaires de Pulp Fiction, l'humour de certains dialogues de Reservoir Dogs - quand je ne veux pas faire quelque chose, je rechigne que je ne veux pas être Mr Pink -, le chic fou de Jackie Brown et cette Bridget Fonda qui permet d'oser le port du short en jean sans complexe. Ajoutons des BO enthousiasmantes, des images superbes collées à nos inconscients collectifs d'enfants de lecteurs de Comics, de film hollywoodiens des fifties. Le glamour.

J'attendais donc de la beauté, de l'originalité de la narration, de l'humour aussi, un peu, et David Bowie. Ou lieu de quoi, j'ai vu Inglourious Basterds. Dont je suis sortie nauséeuse. Et très en colère. Furieuse. D'ailleurs de façon assez unique, dans ce système où la célébrité engendre la célébrité, puis les honneurs, parce qu'on est tellement célèbre. Fameux système. Remettre en question Tarantino, ouvertement, sera regardé comme méprisable, voire provocateur. Pourtant, rien de systématique dans mon dégoût. Je reconnais même que le jeu de certains acteurs est excellent. Et je me dis que c'est du gâchis. Mélanie Laurent, merveilleuse paumée de Je vais bien ne t'en fais pas. Brad Pitt, qui peut jouer dans n'importe quel navet ou grand film, toujours juste. Christoph Waltz en pervers tortionnaire, très doué. Et comme on les comprend : quel acteur serait assez fou pour refuser de jouer dans un Tarantino ? Impossible choix de carrière. C'est oui, forcément oui. Mélanie Laurent, avec ce pauvre rôle de Shosanna, la fille qui ne peut pas exister, le mythe de la fille libre telle que fantasmée n'importe comment, devient star mondiale avec ce rôle. C'est triste mais logique.

Deux heures et vingt-huit minutes de narration linéaire - en faisant abstraction des quelques flash-backs qui expliquent bien, en insistant, au spectateur, incapable donc de penser par lui-même, qui est qui. Le pire étant de retrouver Shosanna Dreyfuss, et qu'on nous la remontre fuyarde dans la scène d'ouverture. Un peu comme dans les émissions de télé réalité, avant et après la pub, on nous offre un petit résumé, pour ne pas nous fatiguer le cerveau.

Ce qui m'a semblé le plus cruel, finalement, c'est la justesse de ton de certaines tortures gratuites ou sadiques - scène d'ouverture, tabassage mortel à la batte de base-ball. Ensuite, les vertus cathartiques d'assassiner dans son imaginaire les responsables ignobles d'un holocauste presque impensable, on est au bord de pourquoi pas. Mais juste ou bord. Parce que non - et ce n'est pas le jeune (ir)responsable de la collection Hello Kitty de chez Colette, balançant, enthousiaste, à sa collègue des cosmétiques que Tarantino, c'est trop un ouf, il fait mourir Hitler ! qui me fera changer d'avis. Pas plus que les rires affreux des gens lorsque, dès la première scène, le Colonel Landa sort une pipe tyrolienne. Détendre les gens dans cette tension. N'importe quoi. Et c'est censé nous faire marrer, pourquoi ? Parce que dès le départ rien ne tient debout hormis la douleur de la délation et de la mort de juifs innocents ? Oui, on est dans la Petite Maison dans la prairie, avec un paysan Ingalls en rose layette (mais on voit qu'il n'est pas riche parce qu'il a des trous à sa combinaison, d'un genre jamais porté dans nos campagnes, où nos maisons ne sont pas des maisonnettes de bois...). Oui, le paysan parle un Anglais impeccable - songez donc comme nos arrières-grands-parents, pour la plupart scolarisés jusqu'à dix ans, étaient bilingues... Dans une France de pacotille, et une Allemagne cliché, on invente une flotte vengeresse. Et c'est tellement cruel. Non, personne n'aurait pu enfermer tous ces nazis pour s'en débarrasser. Non, aucun groupe de fous dangereux ne sévissait en droit de vengeance. Des gens perdaient leur vie, et oui, certains ont fait tout leur possible pour se battre contre l'horreur (c'était moins spectaculaire, bien sûr, que de vivre en union libre avec un Black valide qui parlait un pseudo français).

Excédante scène fétichiste du pied, vers le dénouement. Quand elle arrive, on regrette toute la subtilité des obsessions des autres cinéastes. Le néon grésillant de Lynch, le café de Jarmush. Pitié, pas le pied de Diane Kruger après celui de toutes les autres ! Mais si, rien ne nous est épargné. Pas même un final où le gun fight (tellement drôle avec Roberto Rodriguez, dans une vraie fiction !) se mêle à un lancer général d'hémoglobine et à un feu purificateur. Du foie de veau au barbecue... Rien de subtil, pas même la mise en abime du film dans le film...

Oui, on va me parler de Chaplin dans le Dictateur, de l'hommage : le planisphère ballon devient bar... Un hommage qui reste recevable si l'on replace le premier film à sa date de sortie : 1940 ? On ne savait pas vraiment, et là, c'était courageux, et on ne pouvait pas trop faire autre chose que tourner en dérision. Et maintenant, que peut-on ? Et la vraie question : que doit-on ?



La seule vraie belle scène du film. Enjoy malgré la qualité déplorable de la copie.

(*Le Cid, un de nos meilleurs caïds à la française. Merci Corneille.)

mercredi 18 novembre 2009

L.A. lutecewoman

Découvrez la playlist L.A. lutece woman avec Marvin Gaye, Tammi Terrell

Lutecewoman, allongée commodément sur un piano à queue noir de quelques mètres, en robe à facettes, croque un croissant, de ses dents blanchissimes entre ses lèvres carmin, bat des cils, se redresse sur un coude et se souvient d'Hollywood.

Par la baie vitrée on distingue le soleil levant sur la Seine. Deux pigeons roucoulent sur le parapet et un accordéon mélodieux s'élève depuis la rue, une voix charmante, la complainte de la butte. Lutecewoman lève un pied et se souvient de LA, de la Califonie, de Malibu et de UCLA.
Dans un fondu au blanc, on la trouve à présent à l'entraînement - son yoga matinal - prête à lutter contre les toxines à l'aide d'un thé orange pekoe. Beverly Hills, c'est Brandon et Brandade, c'est Kelly dans des serviettes éponges épaisses comme un vison. Ce sont des piscines et des ranches vus d'avion dans Paris-Match et VSD. Hollywood, lettres plantées comme des dents extrêmement relookées dans la colline. Malibu, des palmiers, des types en shorts, de courtes filles poitrinaires qui courent au ralenti. Hollywood, c'est du décor en carton-pâte, des danses ravissantes, des plumes, des paillettes, des studios.
LA, c'est Roy Orbisson au pays de la jambe photoshoppée et du sourire trop grand, zoum fait la voiture qui glisse comme sur des rails, et la Pretty Woman yeah yeah yeah Galatée sociale, Fair Lady en jupe culotte sur Rodéo Drive.
UCLA, une des meilleures facs du monde - envoyez les sweat shirts XXL et les casquettes - UCLA, l'université de Buffy, enseigne aussi l'entertainment. Peter Russell explique, à quelques fuseaux horaires de lutecewoman, comment construire de bons scenarii hollywoodiens. Et comment les comprendre, tout d'abord. Lutecewoman, par un hasard mondial de circonstances, est devenue la correspondante parisienne du site Howmovieswork.com. Repérée pour son glamour légendaire, son humour ravagé, son amazing (gasp) English et sa situation géographique, lutecewoman est heureuse de vous présenter, well, un article basé sur une histoire vraie, avec ses mots à elle. Un peu. Brushés, maquillés et mis en scène par Peter. Cette histoire est basée sur des faits réels.

L.A. rappelle à lutecewoman les kilos d'oranges avalés par Bandini dans la poussière, Jim Morrisson dans ses derniers studios. Brian Wilson, ses frères, le surf, la folie et le génie. La route des Beats. Capra, Hitchkock. Moïse ouvrant des mers en effet très spéciales. Marilyn suicidée avec son mascara. Lynch sur Mulholand Drive. Brett Easton Ellis débutant. Des kilomètres de red carpet. Et toute à son cliché, blonde bottée, lutecewoman s'amuse de sa B.O. et zoome avant, en plongée, dans son laptop : retour à l'entrainement. This is entertainment.

(groa, rugit le lion, avant de l'avaler toute crue)

lundi 16 novembre 2009

Losers In Bars #7

Les murs de la petite pièce, peints en noir, semblaient liquides à lueur d'une flamme, tandis que dans l'eau sombre elle reposait mollement, tenant dans sa main gauche, avec deux doigts, la tige torsadée d'un verre à pied à demi-plein. La lumière tremblotante accentuait encore la profondeur de ses orbites, les fissures des plis de ses bras, les rides en cascade concave entre ses deux seins. Elle avala d'un trait ce qui restait de son breuvage, rejetant la tête en arrière, dans un bruit de succion couvrant les clapotis du bain, et partit d'un rire de gorge qui monta en trilles dans les aigus.
Elle sortit de l'eau et se sécha en frottant sa peau avec une serviette noire, dans les relents de patchouli de la bougie, et, nue encore, de cette nudité pendante, parcheminée, crue, elle s'enduisit le corps entièrement de crème parfumée Poison, avec soin, étalant le produit de la paume de ses deux mains. Elle décrocha un kimono de satin noir d'un clou dans le mur, tourna le levier de la bonde, souffla la bougie sur le bord de la baignoire, puis, dans l'obscurité, ouvrit la porte et se tint quelques secondes dans le rectangle lumineux de l'encadrement, mains posées sur le chambranle à hauteur d'épaules. Elle psalmodia en latin, très lentement, d'une voix gutturale proche du chuchotement, satanas ignis infusco, à cinq reprises. Sur le dos de son peignoir était brodé un dragon vert aux yeux jaunes.

Les volets clos, dans le salon aux murs rouges, projetaient des rayures minces et perçantes de lumière vive, qui tranchaient les meubles. Dans l'un des fauteuils était moulée une créature silencieuse, yeux perdus rivés à un miroir rond convexe cerclé de noir. Dans cet oeil de sorcière le reflet bizarre et bombé de la pièce absorbait la réalité pour la restituer difforme. En son centre, l'énorme silhouette faisait corps avec le vaste fauteuil, coeur immonde d'une fleur putride. Depuis les couvertures, des relents d'urine et une entêtante odeur de sueur empestaient l'espace. La femme saisit sur la cheminée une pique de métal acérée, qu'elle planta dans ses cheveux. Elle s'enduisit le tour de l'oeil de crayon khôl noir en se mirant dans la glace surplombée d'un trumeau figurant, délavée, une éclipse de soleil au dessus de paysans terrifiés dans leur champ - certains agenouillés, d'autres bouche ouverte, tous bras au ciel. Elle l'avait prévenu, que son pouvoir possédait une force rare, qu'elle aurait pu le tuer d'une simple invocation. Elle se tourna vers l'homme aussi immobile que le marbre derrière elle, et lui confirma qu'elle avait été tendre, qu'il avait cherché sa colère, et qu'elle craignait encore malgré tout d'avoir été trop douce en ne lui infligeant qu'une simple paralysie. Elle alluma un cône d'encens avec une allumette et le posa dans une soucoupe. Qu'il méritât la mort ne faisait aucun doute, ajouta-t-elle en disparaissant dans un couloir, puis haussant la voix, elle projeta depuis une autre pièce que désormais, elle ne laisserait plus rien passer, que ses philtres gagnaient en puissance chaque jour. Elle lui demanda de loin s'il se souvenait de ce gueux qui ne lui disait jamais les mots magiques ; elle réapparut dans une robe d'été, s'avança à nouveau du manteau de cheminée, et confirma que le sort qu'elle lui avait jeté avec sa Suze, pour lui apprendre à la respecter, avait tué son chien, en guise d'avertissement, et - elle enfilait, après deux bracelets, une bague d'argent à chacun de ses doigts - que la fois suivante, martela-t-elle en enfonçant à son majeur gauche une tête de mort aux yeux de rubis, elle lui infligerait une punition sous forme de maladie, comme, elle hésitait, se sertissant l'index gauche d'un serpent aux yeux de saphirs, le sida ou un cancer. Elle vérifia sa mise dans la glace piquée et s'exclama qu'il était temps de descendre, qu'elle ferait monter Angélique. Sans se retourner, elle quitta la pièce et on la vit disparaître dans un escalier tortueux à droite du bizarre miroir de sorcière, avalée par le bord de celui-ci, pieds, jambes, tronc et enfin, tête.

Elle les servait, les clients, appliquée, mesurant les quantités, derrière le comptoir, droite et décidée. Elle murmura dans le brouhaha des conversations des mots inaudibles, yeux rivés sur les verres. Puis elle ficha un mitigeur dans l'un d'entre eux avec le geste assassin d'un tueur au poignard.


vendredi 13 novembre 2009

I'm still fond of you, Morrissey.


La parc de la Villette, autre bout du monde, m'évoque souvent un mini-golf pour géants amateurs de design eighties. Pour me faire traverser dans la nuit noire et transie mon Paris pour accéder au Zénith, hangar à bruit très laid et froid, il fallait du très grand.
Morrissey, c'était au grand Rex que j'aurais dû le voir, il y a quelques mois. Reporté au 12 novembre. Et avant cela, il y a deux ans, à l'Olympia. Et avant cela encore, à l'Olympia aussi, il y a sept ans. Tout bien considéré, cela fait depuis environ toujours que je suis une fan de Morrissey - voix, mélodies, textes, attitudes, ne laissons aucun aspect de côté, surtout - et que je rêve de le voir sur scène. Je n'ai connu les Smiths qu'en déroulant l'histoire à partir de Your Arsenal, que je porte aux nues de mon panthéon interne d'où il ne déchoit jamais. Et depuis toujours, malédiction, des impératifs m'en privent.

Une forme de superstition irrationnelle m'a taraudée tout le temps du bar, m'a contrariée lorsque j'ai renoncé au T-shirt fille, mauve, ancre direction pubis et hirondelle sur chaque téton, m'a préoccupée dans la fosse où je regardais sur un écran géant, entre autres, les New York Dolls. Le rideau tombe, la salle s'éteint, et sur la scène,enfin, c'est Lui. Je fais comme tous mes compagnons de bar, venus de bien plus loin que quelques arrondissements, et surtout de Grande Bretagne - touchants clones compris. Et quelle que soit la distance créée par le groupe, le son énorme et trop saturé, quelque pathétique puisse être toute tentative de remplacer Johnny Marr, lorsque Morrissey chante, et je le vois de mes yeux, et je l'entends de mes oreilles : c'est un miracle. This Charming Man, sur scène, dans cette immense froide salle, tant d'années après, garde toute sa magie. Nous vibrons, dansons, chantons, trépignons, au diable le flegme. Ce plaisir pur, hystérique : être un fan de Morrissey.
La setlist, trop courte, bien sûr trop courte, dix-huit titres et un rappel, recèle des trésors : le son assourdissant n'y change rien. Cette voix inimitable nous laisse vibrants, tous. Year Of Refusal et Swords pour des parisiens, touchent tout spécialement. I'm Throwing My Arms Around Paris est un moment très intense, cinquième chanson pour nos beaux yeux, dans une salle chauffée par deux morceaux des Smiths, avec une voix réchauffée, elle aussi, et un chanteur enfin un peu moins inquiet.
Oui, Morrissey a vieilli, inéluctable constatation. Nous savons sa voix fragile, au point d'avoir annulé une tournée entière. Nous savons aussi que notre héros est une diva qui risque, pour une bouteille lancée, d'annuler sa prestation. Morrissey, sur scène, semble inquiet, et cela aussi est touchant, comme ses textes de doute permanent, ce besoin d'être aimé - combien de fois le mot "love" au cours de ces dix-neuf titres - cette nécessité impossible à jamais combler vraiment. La scène le rassure, visiblement, chanter au milieu de ces gens qui l'aiment inconditionnellement, de cet amour dingue et immense pour ceux qui créent de grandes choses et sont célébrés pour cela. Son teint devient moins pâle, sa voix gagne en ampleur, il nous sourit un peu, blague, change ses chemises, mais pas trop souvent. Cet homme en costume brun qui entre sur scène, en sort soulagé, une heure et des poussières plus tard, torse nu après avoir envoyé sa chemise à un bienheureux spectateur, vers les coulisses.
Le mythe est vivant, vibrant, touchant, émouvant. Cette scène, nous le savons tous, n'est pas la meilleure. Et pourtant, à demi sourde et étourdie, je suis folle de joie de l'avoir entendu là, bien trop tard, et très bon, avec dix-neuf morceaux, des plus récents aux plus fondateurs - certains ayant participé à faire de moi ce que je suis maintenant. Si j'ai aimé ? Ask me, I won't say no. How could I ?

Setlist de Morrissey au Zénith de Paris, pour le Swords Tour, 12 novembre 2009 :
  1. This Charming Man
  2. Black Cloud
  3. When Last I spoke To Carol
  4. Is It Really So Strange ?
  5. I'm Throwing My Arms Around Paris
  6. Ganglord
  7. Cemetry Gates
  8. One Day Goodbye Will Be Farewell
  9. The Loop
  10. Teenage Dad On His Estate
  11. Death At One's Elbow
  12. The World Is Full Of Crashing Bores
  13. Why Don't You Find Out For Yourself
  14. Ask
  15. Don't Make Fun On Daddy's Voice
  16. How Soon Is Now ?
  17. Irish Blood, English Heart
  18. I'm OK By Myself
  19. Something Is Squeezing My Skull

mercredi 11 novembre 2009

Paris Boudoir.


Longer les arcades, orteils endoloris des traversées de moquettes onctueuses, kilomètres de luxe, gris perle, acajou, velours, ors, argents, cuivres, diamants et canapés crèmes, renversantes promenades. Les doigts sur les étoffes, taffetas, crêpes, soie, peaux, dans les salons feutrés aux effluves poudrés où s'essaient religieusement les tendances les plus pointues. Ici jacassent en russe, en japonais, des groupes étourdis, voix trop hautes - et s'écroulent feutrés des messieurs au téléphone, regards las, bras jetés sur les accoudoirs dans ces boudoirs, pendillants et blasés dans leurs blazers cintrés.

Sensible au charme surfait du huitième, à ses blondes refaites, réinventées, étranges créatures, et ses châtaignes vivantes qui vous piquent de l'oeil, oursins d'orgueil dans les flaques des miroirs démesurés, je me reflète entre les solaires, les robes de bal, de cocktail, la petite maroquinerie, les fourrures, les cambrures des stilettos, les fards, les flacons, et les porcelaines. Le plissé soleil des collections croisière - le froid ici ne pince que les serrures des sacs matelassés.

Les muscles qui s'étirent sous l'astre déclinant - dans le premier, le coeur du petit Paris palpite doucement, flèches dorées des Tuileries, rayons joueurs réchauffés des coloris craquants, bruns marronniers, jaunes tilleuls, rouges essences, tandis que l'on réchauffe, jeu de paume, sa main autour d'une tasse ébène de chocolat dit l'Africain adouci de crème généreuse, sur les fauteuils marrons chauds, cuirs et bois. Elégante amertume à peine suggérée, dans l'écrin, le temps à l'étage en triple reflet en pied, un rien piqué, de se repoudrer et de dessiner, impeccable, sur ses lèvres, cerise, un sourire parfait.

lundi 9 novembre 2009

Losers In Bars #6


Debout sur le tapis, boîtes de carton colorées, légères, farandole infinie, immense, hallucinante. Face à ce ruban de nourriture surremballée se tenaient des silhouettes fantomatiques, blanches. Tous les quatre mètres, quatre êtres humains se penchaient, attrapaient une brassée de boîtes à hauteur de leur taille, la déposaient dans un carton à leurs pieds, se redressaient, recommençaient. La deuxième de ces formes, plus petite, tête dans les épaules, jetait alentour des regards, à gauche, puis à droite, toutes les trois à quatre brassées déposées. Quelqu'un avait placé un ghetto-blaster visiblement très vieux sur une table, derrière, qui déversait à pleine puissance, dans le cliquetis déjà assourdissant des nombreuses machines, du mauvais R'n'B.

Elle sursauta si violemment quand le contremaître lui tapa sur l'épaule que la dizaine de boîtes de riz soufflé au chocolat tomba sur le sol, à côté de leurs chaussures dans leurs sacs à pieds en plastiques blancs. Instantanément, elle s'exclama qu'elle demandait pardon, qu'elle était désolée, qu'elle allait tout de suite tout ranger et ramasser, qu'on ne s'en fît pas, que rien n'était abîmé, qu'elle allait très vite arranger tout cela, elle s'excusait encore, pardon, disait-elle si bas que ses lèvres fines formaient les mots comme un poissons suicidé cherchant son air de sa bouche tandis que ses nageoires sont saisies de spasmes. Ses mains tremblaient et elle ne releva les paupières, à peine, que lorsque toutes les boîtes furent impeccablement alignées dans un carton, auprès d'autres. Devant l'ouvrière et le contremaître, des centaines de kilos de céréales continuaient, imperturbables, leur course ininterrompue dans une perpétuelle odeur de caramel, de sciure, de sueur et de chocolat. Une sirène s'ajouta puissamment au vacarme considérable et les machines cessèrent leur mouvement. Dans le silence revenu, les Pussicat Dolls hurlaient I Hate This Part, et le contremaître lui demanda ce qu'il lui arrivait, elle répondit qu'elle était désolée encore d'avoir renversé les boîtes en regardant fixement ses sacs à pieds, ne laissant voir que son sac à cheveux, ses pommettes et son nez, la tête encore davantage rentrée dans les épaules, voûtée, humble ellipse. Il insista, non, qu'il ne parlait pas de cela, mais qu'il semblait bien qu'elle était distraite, qu'il l'avait observée à son poste, puisque son rendement avait baissé, il le répéta, que son rendement avait baissé, elle bredouilla qu'elle ne comprenait pas, que rien n'avait pourtant changé, puis se tut soudain, secoua sa tête emballée, se tourna de tout son buste en cherchant des yeux quelque chose, l'air profondément concentré, puis se boucha les oreilles de la paume de ses mains usées et ferma les yeux en clamant que non, non. Tout à coup, elle était revenue à sa position initiale, tête baissée, mains jointes sur le pubis, épaules basses, face à son supérieur resté bouche bée. Il finit par lui intimer l'ordre de se reprendre et s'éloigna en fronçant les sourcils.

Elle était assise avec ses collègues, en tenue de ville, au milieu d'eux, des hommes, surtout. Tous les tabourets contre le bar étaient occupés à cette heure de la sortie des horaires de jour. Ca jacassait ferme, et le patron la servit, après cette question pour la forme de s'enquérir si elle désirait la même chose que d'habitude, suivie de son murmure approbatif, en lui tendant son double Martini blanc au tarif comptoir. Les ouvriers, tout autour, se parlaient, et elle leur souriait tout doucement, baissant souvent les yeux, se retournant de temps en temps comme une bête traquée, sursautant même une fois sans aucune raison. Ils parlaient sans trêve. Son voisin de droite lui raconta une blague salace au sujet de jeunes mariés, et elle lui sourit, toujours gentiment, en tâchant de cacher ses mains.

vendredi 6 novembre 2009

The Spitting Image Of Myself

It's so unreel that rain
Turning sand into mud
Of a well known humid
French garden from old reign

As captive characters from a bookshelf
I'm just the spitting image of myself

Blindness of my brain
A huge silent scream
Painted on my screen
Urbane is my pain

As dusty and useless words on a shelf
I'm just the spitting image of myself

It's water in vain
So unreel around
The fountain big round
Poisoned are my veins

I'm the dark the wet the weather itself
I'm just the spitting image of myself

mercredi 4 novembre 2009

Lutecewoman entend la mer.


Sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés, Mélia et lutecewoman qui l'eut crû s'en allaient à tâtons, le sable crissant sous les semelles, le crachin brumisant leur visage, mêlant leur rires à ceux des mouettes fantômes. De la vue imprenable, on n'entendait que les vagues échouant chez les chouans, la focale de l'appareil photo devenue folle refusait de comprendre, non, cette lumière, cette distance, cela n'existait pas.
La promenade au phare était si belle, lutecewoman le croyait sur parole, distinguant une voile, un pin, et puis rien. Pour finir, le Finistère se drapa de mystère et se refusa à plus de cinq mètres. Dans le brouillard tangible il plut soudain à grosses gouttes - mais non, c'étaient seulement les pins parasols qui au lieu d'abriter le passant le douchaient, bien condensés en eau sous leurs aiguilles, les pins-douches.
Les rochers plats à raz de sable s'étalaient épatants, leurs flaques seule couleur de cette île mystérieuse, île des morts de la toussaint, oh, seigneur, c'était vivant dans ces bassins événementiels overnaturels ! Des crabes s'ébattaient là-dedans, et on se savait quoi d'autre, que l'on devinait craquant, gluant, préhistorique, inévolué. Monstres aquatiques du village dans les nuages.

Mélia aime sa mer carrément à l'ouest, d'où l'on revient mouillé, content, joues rosies, cheveux sirène et rire aux lèvres salées, l'appétit aiguisé comme une lame de fond. Lutecewoman livra à son amie, en portant à sa bouche à l'aide de sa fourchette un extrait d'un pavé d'une livre, que oui, elle reviendrait mettre ses pieds sous cette table. Dans le train corail, elle crânait et wavait sa hand telle Ariel à la parade Disney, dans un dernier sourire avant bien trop longtemps. Dedans pourtant elle avait envie de dire beaucoup de gros mots comme le capitaine Haddock, bachibouzouc, ectoplasme, corneguidouille et pas de bourrée. Au lieu de quoi elle pleurnicha un peu en écoutant un 15 août quand on touchait à novembre, accusant pour la peine Benjamin Biolay pour l'eau salée.



lundi 2 novembre 2009

Losers In Bars #5

Il se ratissait le cuir chevelu à l'aide d'un peigne marron un peu poisseux, soigneusement rangeant de part et d'autre d'une raie ses courts cheveux. Du bout des doigts, ensuite, il lissa ses pattes, toujours se regardant intensément dans le miroir de l'armoire de toilette jaunie, en triple reflet, sous trois angles différents, ses deux profils et sa face, le néon en plein sur son teint gris.
Il se sourit alors, les yeux droit dans ses prunelles, découvrant l'ivoire beige de ses dents en désordre, puis plus sérieusement, menton légèrement levé, toujours planté devant son lavabo sali de traînées étranges, coulées orangées, croûtes grisâtres, s'inspecta soigneusement, parcourant des iris les trois miroirs, l'un après l'autre.

La chambre suffoquait sous le désordre, papiers, vêtements, chaussures, paquets de cigarettes tordus, cendriers déversant leurs mégots à même la moquette, pots de yaourts vides, assiettes contenant des couverts figés dans des sauces innommables, bouteilles en quantité, de grande variété, toutes également délestées de leur contenu. Enjambant les îlots d'immondices malodorants, il s'avança vers un bureau demi-ministre et s'assit de biais sur une chaise de bistrot en bois, dont on ne distinguait que le cannage crevé, le dossier supportant des kilos de tissus jetés là, froissés, tachés. Il extirpa miraculeusement un paquet de cigarettes des piles et tas de papiers sur le bureau, et de ses longs doigts noueux en pinça une, la ficha entre ses lèvres fines, puis fit entendre le bruit typique du capuchon de métal frottant en s'ouvrant, tandis que se répandait l'odeur d'essence, de son briquet Zippo. Il aspira sur la tige blanche, la regardant s'embraser depuis sa bouche dans le miroir de l'armoire adossée au mur à sa gauche.
Il tira sur un cahier, l'ouvrit, et fit apparaître des lignes d'une écriture minuscule et tordue, serrées, noires, elle me tourne autour elles sont toutes comme ça et moi je dois me protéger. Je vaux tellement mieux que cela, mais comment leur résister, elles sont là, les hordes, parfois il y a même des mâles dans ces meutes de goules, mais je ne me laisserai pas prendre, elles m'aimeront comme les autres à en crever, qu'elles crèvent ces charognes, il lisait à voix haute de son timbre éraillé, sourire narquois, ponctuant sa lecture d'aspirations expirations bruyantes, démonstratrices, ostentatoires. Il se regarda encore, maigre, jambes longues croisées bien hautes, et inscrivit à la suite, de la même écriture, avec un stylo bille noir, ce soir ce sera encore les regards des goules, leur rut dégueulasse, les ferias sont leur carnaval écoeurant, il faudra que je fasse gaffe. Il posa le stylo, tendit la main vers le tiroir du bas du bureau, l'ouvrit, et fit apparaître une bouteille de whisky entamée, dont il avala plusieurs rasades. Il se souriait davantage dans la glace.

Il fouilla dans sa poche avant de sortir, fit crisser et tinter quelques dizaines d'euros entre son pouce et son index, les versa dans son jean, ajouta dans sa poche arrière un paquet de cigarettes, se palpa la poche droite avec sa paume, qui contenait un petit parallélépipède rectangle, puis se saisit de clés fichées dans l'une des serrures, à l'intérieur. Il se planta ensuite longuement devant le grand miroir, caressant son maigre torse ceint dans un T-shirt d'une double descente de ses mains. Il éteignit la lumière et sortit.

Dans le vacarme assourdissant, il fumait près d'une buvette, expliquant en hurlant à son voisin de droite qu'il avait repéré les trois salopes là-bas, qu'on ne la lui faisait pas - l'autre opinait du chef à chaque déclamation - et que ouais il le savait qu'il était beau, que les femmes l'aimaient, d'ailleurs ça faisait depuis deux soirs que celle-là le pistait, il indiqua du menton une femme d'une cinquantaine d'années visiblement avinée qui souriait benoîtement en regardant l'estrade et les musiciens. Il fit un clin d'oeil à son compagnon en contrebas, ajoutant qu'elle n'était pas née celle qui lui passerait la corde au cou, qu'il aimerait bien voir cela qu'elle approchât d'autre chose que de sa queue, et qu'elle en pourrait pleurer de reconnaissance qu'il daignât seulement songer à la fourrer, cette pute. Il sourit, aspira goulûment sur sa cigarette raccourcie, leva le menton et projeta un énorme nuage de fumée par les narines, en direction de la scène.