Cette nouvelle en trois chapitres et le titre Night Bird de DJ Anonyme ont été créés ensemble pour vous, complémentaires, arty et assortis. Vous pouvez écouter le titre ici en lisant la nouvelle, puis le télécharger légalement chez Stillmuzik pour la somme que vous jugerez la bonne.
La pointe de ma salomé s'était enfoncée de plusieurs centimètres, comme si le sol se dérobait, dans les boucles denses de cette moquette imprimée hibiscus. Où avais-je mis les pieds ? Une fois à bord, je n'avais plus le choix du tout. Alors je leur avais servi mon meilleur sourire carré, en me noyant dans ces fibres synthétiques multicolores.
Plus tôt, sur le pont, en éventail leurs roues de séduction, les paons de promenade. L'un montrait de l'esprit, le second se rengorgeait en faisant valoir un muscle saillant serré dans une manche courte, un autre jouait les timides, sans compter celui qui m'ignorait trop ostensiblement et le dernier qui plaisantait au détriment de tous ses supposés rivaux.
Je sentais leurs regards sur moi tandis que je gagnais, chaloupant entre le roulis doux, les jambes dérobées, les talons trop hauts, leurs yeux autant de dards sur mon corps, cette acupuncture indélicate, ma cheville nue, le creux de mon genoux, ma rotule, mes cuisses dans la mousseline de soie chamarrée de turquoise, piques sur chacune de mes vertèbres offertes jusqu'à la racine de mes cheveux remontés en chignon de danseuse, où fanait mollement la corolle déployée d'une absurde pensée piquée sur ma tête. Les pendants de mes oreilles me chatouillaient en me dégoulinant sur les épaules. Le sourire toujours, mondain, qui montrait un peu les dents, le sourire photogénique, et ce corps de modèle qui justifiait à lui seul ma présence remarquée pour cette croisière d'agrément. Arrivée à ma table, la chaise tirée pour moi, j'étais à peine en retard, assurée d'être vue de tous, assurée de ma supériorité, au moins celle-ci, sur le commun de ces hôtes. Tous riches, ostentatoirement riches, Rolex dorées, triples rangs de perles, dernières créations Lanvin, Saint Laurent, Cardin, brushing et manucures impeccables. La croisière très élégante, les photographes à quai descendus à regret à notre départ, vous m'avez comme toujours aperçue dans VSD ou Paris Match, aux côtés de ces célébrités. Nous étions connus.
Assiette octogonale après assiette octogonale, avec leur liséré d'or fin, les mets précieux bousculés du bout de minces fourchettes dorées elles aussi, je n'avais pas faim, je n'avais plus jamais faim. A la place j'ai bu du champagne rosé sans abîmer du tout mon rouge à lèvres mat fuchsia, assorti à mes ongles et à mon sac à main matelassé à chaînette, dorée... Autour de moi, ils ont parlé, de leurs chevaux, de leurs villas, de leurs films, de leurs jet-lag, du dernier tournage et même des fêtes à venir. J'ai répondu d'une moue ici, un sourire là, mes sourires las, j'étais le mystère, la beauté. Je n'y connaissais rien et cela ne m'intéressait pas. Je pensais à lui. J'avais envie de mourir et je souriais, enfermée dans cette coque blanche avec tous ces gens très riches, comme moi très riches et très célèbres. Je souriais et j'avais envie de pleurer.
L'orchestre, musiciens noirs, cuivres, la danse commençait. Mains sur ma peau, badinages susurrés dans mon cou, quel ennui, et je souriais. Je lui ai parlé deux minutes devant le bar. Deux minutes qui m'ont broyé le coeur comme de la glace pilée. Ensuite, j'ai bu quatre vodka orange, je suis rentrée dans ma cabine, j'ai pleuré en regardant la mer par ce hublot tout rond, et je me suis endormie toute habillée par terre, sur la moquette blanche, un peu gênée par ces absurdes pendants d'oreilles qui s'accrochaient partout en me tirant par le lobe.

























