D'Andy, on connaît les soupes rouges et blanches, les assemblages de portraits carrés repeints en décalage, le hamburger mangé face à la caméra, les quinze minutes de gloire pour tous, la perruque au bol platine pressionnée sur le crâne, le grand loft couvert de papier argent, le Velvet, les Chelsea Girls, Basquiat le petit chéri, Keith Harring l'ami, la provoc et les billets verts.
De Warhol, mélodie de Bowie, livre Philosophie de A à B, covers à n'en plus finir de se laisser bananer. Payer bien cher et bien à l'avance sa résa sur la toile pour une expo de 250 portraits, événement largement affiché sur les murs du métro, sur les couvs de magazines, on peut penser que c'est assez le genre de la maison. Célébre. Connu du grand public, adulé, reconnu, resté élite malgré tout. Capital.
Comme pas mal d'entre nous, je connais très bien Warhol. Et j'aime, pop art qui me pétille. J'ai réfléchi à la démarche artistique, j'ai vu des tas de petits films, des reportages, j'ai lu ses écrits, vus de toutes les couleurs, des repros, écouté beaucoup beaucoup Nico, Lou et les autres. Assez pour râler à la sortie du film des Doors ; assez pour frissonner devant Debbie Harry et Jackie Kennedy, même reproduite sur papier glacé au creux d'un magazine. Et cet été, NYC, des soups et des tomatoe bins Campbell, cylindres bicolores empilés. Et vlan, le Met et son Mao grand comme trois lutecewoman avec des talons ; paf, une Jackie au mètre carré sur le chemin des lavabos du Whitney Museum of American Art. Devant cette toile, celle-là, blanche et noire, archétypale, Jackie très belle, pop et glam, son bibi, son sourire, sa jeunesse, sa classe, toute une époque révolue dans les ombres portées à l'encre noire, plus grande que nature, et de beaucoup, Jackie vers les ladies, poignante première dame. Voir ce portrait, c'est être projeté en 62, c'est fort et c'est violent, c'est vivre tout à coup ce moment d'une femme s'échappant de la décapotable dans son tailleur impeccable maculé de sang, l'effroi de ce moment du président assassiné, l'Amérique en deuil, et Jackie, seule, dans l'horreur absolue de la mort violente. Andy Warhol looked that scream.
Oui, Andy Warhol se nourrissait de l'air du temps, savait d'où venait le vent, faisait naître des modes. Oui, il avait ce sens très commercial de la tendance. Oui, son pop art semble simple et illustratif, vu de loin. Oui, on peut aussi dire de ce peintre ce qu'évoquent les spécialistes bien mis de la vidéo pour l'exposition du Grand Palais.
Plonger dans le ressenti de l'oeuvre, l'approcher de tout près, c'est autre chose, vraiment. Le frisson, à voir un assemblage d'une vingtaine d'écrans où noir et blancs nous regardent bien des morts, Nico au milieu - faire effort pour ne pas se laisser capter par son seul visage - Ivy, et toute cette troupe de paumés magnifiques qui firent la Factory, acteurs et personnages autant que le vidéaste sensible, lui aussi, tant.
Transcender le pola, mais pas n'importe comment, le pola, au fait. Côte côte étalés sur des tables, sous le verre, le regard de Warhol déjà dans la prise de vue écrasante au flash, beaucoup de trois quarts, très souvent le corps de profil pour obtenir un cou gracile, une fragilité exquise. Deux cents cinquante fois, on touche des yeux les limites du wharolizer : tant de périodes, des choix de couleur, de matières, de techniques. Très différement sont traités Debbie Harry, couleur placée comme un maquillage pop, et Bardot de 74, bombe bicolore psychée. Le style, incroyable, perdure, mais l'émotion gagne. Murs entiers de stars interplanétaires, témoignages d'époques révolues, fragilité des prunelles d'un Stalone hardeur, morgue de Basquiat traité au cuivre, à l'encre et à l'urine ; poussière de diamants.
Quand je m'appuie au mur devant les ladies, les visiteurs en fin de course, un peu hagards, me regardent en passant à attention et vitesse égale à celles accordées aux visages d'Elvis, de Marylin, de Jésus ou des bambins allaités tendrement. Pour finir, en continu, dans la boutique, on écoute Bowie et le monde se paie sa part de Warhol, regardant chaque catalogue et repro dans ce rythme ahurissant d'un demi siècle de hype qui vient de se jeter sur nous.






