mercredi 27 mai 2009

Factory elle


D'Andy, on connaît les soupes rouges et blanches, les assemblages de portraits carrés repeints en décalage, le hamburger mangé face à la caméra, les quinze minutes de gloire pour tous, la perruque au bol platine pressionnée sur le crâne, le grand loft couvert de papier argent, le Velvet, les Chelsea Girls, Basquiat le petit chéri, Keith Harring l'ami, la provoc et les billets verts.

De Warhol, mélodie de Bowie, livre Philosophie de A à B, covers à n'en plus finir de se laisser bananer. Payer bien cher et bien à l'avance sa résa sur la toile pour une expo de 250 portraits, événement largement affiché sur les murs du métro, sur les couvs de magazines, on peut penser que c'est assez le genre de la maison. Célébre. Connu du grand public, adulé, reconnu, resté élite malgré tout. Capital.

Comme pas mal d'entre nous, je connais très bien Warhol. Et j'aime, pop art qui me pétille. J'ai réfléchi à la démarche artistique, j'ai vu des tas de petits films, des reportages, j'ai lu ses écrits, vus de toutes les couleurs, des repros, écouté beaucoup beaucoup Nico, Lou et les autres. Assez pour râler à la sortie du film des Doors ; assez pour frissonner devant Debbie Harry et Jackie Kennedy, même reproduite sur papier glacé au creux d'un magazine. Et cet été, NYC, des soups et des tomatoe bins Campbell, cylindres bicolores empilés. Et vlan, le Met et son Mao grand comme trois lutecewoman avec des talons ; paf, une Jackie au mètre carré sur le chemin des lavabos du Whitney Museum of American Art. Devant cette toile, celle-là, blanche et noire, archétypale, Jackie très belle, pop et glam, son bibi, son sourire, sa jeunesse, sa classe, toute une époque révolue dans les ombres portées à l'encre noire, plus grande que nature, et de beaucoup, Jackie vers les ladies, poignante première dame. Voir ce portrait, c'est être projeté en 62, c'est fort et c'est violent, c'est vivre tout à coup ce moment d'une femme s'échappant de la décapotable dans son tailleur impeccable maculé de sang, l'effroi de ce moment du président assassiné, l'Amérique en deuil, et Jackie, seule, dans l'horreur absolue de la mort violente. Andy Warhol looked that scream.

Oui, Andy Warhol se nourrissait de l'air du temps, savait d'où venait le vent, faisait naître des modes. Oui, il avait ce sens très commercial de la tendance. Oui, son pop art semble simple et illustratif, vu de loin. Oui, on peut aussi dire de ce peintre ce qu'évoquent les spécialistes bien mis de la vidéo pour l'exposition du Grand Palais.
Plonger dans le ressenti de l'oeuvre, l'approcher de tout près, c'est autre chose, vraiment. Le frisson, à voir un assemblage d'une vingtaine d'écrans où noir et blancs nous regardent bien des morts, Nico au milieu - faire effort pour ne pas se laisser capter par son seul visage - Ivy, et toute cette troupe de paumés magnifiques qui firent la Factory, acteurs et personnages autant que le vidéaste sensible, lui aussi, tant.
Transcender le pola, mais pas n'importe comment, le pola, au fait. Côte côte étalés sur des tables, sous le verre, le regard de Warhol déjà dans la prise de vue écrasante au flash, beaucoup de trois quarts, très souvent le corps de profil pour obtenir un cou gracile, une fragilité exquise. Deux cents cinquante fois, on touche des yeux les limites du wharolizer : tant de périodes, des choix de couleur, de matières, de techniques. Très différement sont traités Debbie Harry, couleur placée comme un maquillage pop, et Bardot de 74, bombe bicolore psychée. Le style, incroyable, perdure, mais l'émotion gagne. Murs entiers de stars interplanétaires, témoignages d'époques révolues, fragilité des prunelles d'un Stalone hardeur, morgue de Basquiat traité au cuivre, à l'encre et à l'urine ; poussière de diamants.
Quand je m'appuie au mur devant les ladies, les visiteurs en fin de course, un peu hagards, me regardent en passant à attention et vitesse égale à celles accordées aux visages d'Elvis, de Marylin, de Jésus ou des bambins allaités tendrement. Pour finir, en continu, dans la boutique, on écoute Bowie et le monde se paie sa part de Warhol, regardant chaque catalogue et repro dans ce rythme ahurissant d'un demi siècle de hype qui vient de se jeter sur nous.

lundi 25 mai 2009

Passagère #2


Sirène d'habitacle à la place du mort, elle chante, passagère.
Ni bien ni mal, elle ne se conduit pas. Sa route appartient aux autres. Les kilomètres  s'avalent indifféremment sans direction prévue. A côté, à leur droite, peu importe comment. Sa destination comme sa destinée la laissent sans opinion. Elle se souvient à peine de son point de départ.
Etrangère à elle-même. Jamais au bon endroit. Voyageuse de fauteuil, elle suit le mouvement et traîne son ennui à toute vitesse dans des sièges inclinables. Elle déroule sa vie le long des routes, n'aspire à rien. Désabusée, décorative, elle se sait interchangeable comme sont les voitures et leurs conducteurs. Un jour ici, la veille là, le lendemain là-bas. Un amant dans chaque parking. Prénoms oubliés, souvenirs plaqués aux immatriculations, fuites désarticulées, conversations reculées, amours éculées, souffrances inarticulées.

Elle croise ostensiblement ses cuisses, extirpe de son sac un bâton de rouge à lèvres, abaisse le pare-soleil et gardant ses immenses lunettes noires se colore la bouche d'un carmin soutenu. Ensuite elle pose son visage sur l'appuie-tête et admire le ballet des éoliennes, roues de son infortune, aux crêtes des collines. Le vent balaie les vallées et ses faibles réminiscences.
Elle maintient la pose quelques dizaines de kilomètres. Demeure impassible. Ne répond pas aux questions. Se fiche de tout.

La voiture s'engage sur un chemin de terre isolé. Il freine. Il se tourne vers elle, interrogatif. Elle se penche vers lui, tend la main et appuie sous son siège, qui recule brusquement.

iIllustration inédite de Léo Dorfner.

jeudi 21 mai 2009

Le Cliché.

Les palmiers, le sable blanc, la marque du maillot, le parfum de la crème solaire, les lunettes noires, les jambes nues, les rires, les livres, le vent tiède, le chant des canaris, les hirondelles en farandoles folles au soleil couchant - orangé, le ciel autour de la montagne - les cloches dans le silence de la sieste, l'ombre portée bien nette du parasol sur la pierre.

Unique pourtant tout ce qui me traverse ; personnel, et unique, le cliché de la plage par moi allongé là.

mercredi 20 mai 2009

Spartiate hédoniste.

Peau contre peau, libre enfin, le pied nu dans la sandale de cuir, fine semelle et minces lanières, la tropézienne  trop osée au printemps de Paris sait sa chance. Le vent sur le coup de pied, douceur, sous la plante la marche dessine pierres polies, larges et irrégulières, trottoirs à petits carreaux, racontent les contrées exotiques, évoquent les étendues déroulées du Manhattan du plein été dernier.
Le soleil colore de jolis rectangles réguliers le temps des promenades, sous les tables des cafés, nue la peau exposée, balancement épicurien, sans jamais la piqûre solaire, le soin de profiter juste assez sans s'y brûler.
Rien, enfin, que les orteils plongés dans le sable fin, minuscules sphères tièdes qui s'éparpillent en roulant autour du pied posé, aussitôt réveillant tous les étés, tous les sables par eux marchés depuis la naissance. Dans cet ici et maintenant archétypal de plénitude, indéniable l'existence nue, toutes possessions caduques, adresser au promeneur un regard ôte-toi de mon soleil - ou quelque chose du même tonneau.
Sourire debout à la morsure désordonnée de la vague, où scintillent de blancs coquillages à côté de mes ongles. Quand le sel tiraille un peu, gouttes évaporées, chapitre terminé, traverser le sable. Sentir les grains rouler sur le béton des marches, entre la peau et le sol, suspendre les lanières, toucher le cuir tiède et doux; marcher encore. Pour finir, eau, émail, longuement, bois lisse, beaucoup, laine tendre du tapis, ciment resté chaud du soleil couché là-bas derrière les toits de tuiles et la montagne au fond. Enfin, coton, cocon, nuit. Demain, recommencer.

lundi 18 mai 2009

Passagère #1


Elle regarde les stries rouges de la porte de garage à travers le pare-brise, la gorge serrée. Son coeur bat à tout rompre dans sa robe crème, en fait palpiter la toile au rythme des Riders On The Storm. La vitre se brouille à grosse gouttes dans le bruit de l'orage. Le long de ses tempes, à grosses larmes, elle déborde.
La rédemption sans doute réside dans cette main à sa gauche, entre ces doigts habiles où crépite pour l'instant la braise d'une cigarette, dans cette paume qui se pose sur sa cuisse à bas blancs. Cette main adroite, réconfort de chair et d'amour déjà, appuie la question mais qu'est-ce qui t'est arrivé dis-moi pour que tu perdes pieds raconte moi comment. A sa voix grave et belle, gravement elle lui répond tout dans l'ordre. La page qu'elle rouvre lui hurle au visage, premières lignes atroces et déglinguées qui l'ont assise, en larmes, près de lui, de ses mains apaisantes, de ses pensées perçantes, de sa voix superbe et de son désir palpable.

Longuement il plonge sa langue dans sa bouche tandis qu'elle se presse contre son torse, les cheveux en pluie sur leurs épaules mêlées, dans la moiteur de leur envie. La buée les enveloppe. Tout le temps éloigné sera perdu, sera attente. Ils le savent et s'embrassent comme pour la première et la dernière fois. Son odeur de tabac et de fille imprègne l'habitacle. Il la regarde le long de l'essuie-glace, traverser son miroir et se répandre sous l'averse, le temps d'un trottoir. Puis la porte trop lourde se ferme et il se fond dans le noir.

Illustrations inédites Léo Dorfner

lundi 11 mai 2009

Sujets à Interprétation, ouverture à Tixière


Sebtix clique et balance le corps dans le décor. Une poupée chez mémé, Dexter dans la poussière, du Magritte d'intérieur, un abandon très doux dans un chaos d'objets. En dix clichés, il propose des Histoires de Vies Ordinaires en tant que lauréat du Grand prix d'Auteur du Festival de la Photo de Nu, 9ème édition, qui se tient actuellement en Arles.

Ce qui frappe sur ces images, ce sont ces corps qui questionnent absolument le spectateur. De facture impeccable, toutes présentent un sujet posé dans un décor extrêmement ordinaire, dans des postures totalement décalées. Ici une femme nue debout, de dos, parapluie ouvert au-dessus de la tête devant un miroir, là, une splendide jeune fille avec sa poupée surplombée d'étoiles dans un salon troisième âge saupoudré de farine, là-bas, une femme cagoulée dressée dans sa nudité, reliée par des fils rouges au buffet campagnard poussiéreux. Des contrastes qui ne lassent pas d'impressionner et de s'offrir à l'interprétation.

Sébastien, ton site présente de nombreux travaux assez différents, bien que ton style y soit toujours reconnaissable. Peux-tu expliquer ce qui a mené un rôdeur d'urbanité désertée, comme on te voit dans ton livre sur cette île japonaise abandonnée ou au milieu d'habitations crevées par les travaux et des routes françaises, à photographier des gens ?
Mon travail sur l'urbain et son abandon, c'est finalement pour moi une facon de travailler sur l'Humain, sous l'angle de la déshumanisation. Quand je photographie les lieux abandonnés, comme cette île japonaise que tu cites, il s'agit d'anciennes habitations, d'anciens lieux de vies. Je pense qu'à partir de là, mon désir de travailler sur l'Humain a commencé à se présenter de façon plus directe. Sur ce travail "Histoires de Vies Ordinaires" j'accorde une importance et un soin tout particulier aux décors justement.

Pourquoi avoir choisi de faire poser tes sujets nus ?
En fait, mes sujets ne sont pas toujours nus ! Evidemment, dans le cadre du Festival Européen de la Photo de Nu ce sont ceux ci qui sont présentés ... Ceci dit, c'est vrai que le nu a pour moi une importance particulière : la peau raconte énormément d'histoires. Pour ce travail Histoires de Vies Ordinaires en particulier, la fragilité que dégage le nu m'intéresse. La palette de personnalités qui s'expriment par ces nus, de la pudeur, la maladresse, à la femme/enfant sont des choses que je cherche à exploiter dans ce travail.

Comment décides-tu de la mise en scène ?
Je ne pense pas avoir de « processus systématique de création ». Je dirais au contraire que chaque image naît de façon différente à chaque fois. Cela peut venir d'un détail graphique initial, pour d'autres il peut s'agir de photos construites à partir des images qui peuvent venir à l’esprit quand on est sur le point de s'endormir. Ensuite j'ai besoin d'un long cheminement pour préciser l'image, et au final la photo est souvent très éloignée de la vision initiale. Je cherche également à ce que les photos ouvrent plus les portes à différentes interprétations plus que ne les ferment, en jouant par exemple sur différents éléments de décors...

Qu'aimerais-tu susciter chez les gens qui regardent tes photos de nu ? On voit bien qu'il ne s'agit pas de désir, alors de quoi s'agit-il ?
Le nu en photographie - comme beaucoup de domaines - est très vaste. On le voit bien d'ailleurs sur le festival cette année, avec autant de regards qu'il y a d'exposants. Ce qui m'intéresse ce n'est pas que le modèle soit le sujet de la photo, mais plus que la photo raconte une histoire et que dans cette histoire il y ait un modèle. Du coup je ne m'intéresse pas sur ces photos au corps pour son érotisme ; dans ce cas, il s'agit de placer le spectateur aux coeur d'"Histoires de Vies Ordinaires".

La Vie Ordinaire, vraiment ? Que veux-tu dénoncer, ici ?
Pris dans son ensemble, on peut dire qu'il s'agit de poser la question du bonheur, et de nos désillusions. Selon les histoires qui composent ce travail, il y a ensuite des thèmes plus précis. Pour moi, il s'agit bien de traiter de la Vie Ordinaire, les doutes et les situations de chacun, mais dans ces situations de vies ordinaires, le ressenti, les émotions, sont traduites de façon visuelle et matérialisées dans la scène elle-même. Je cherche à provoquer un décalage et interpeller le spectateur, en tentant de rester sur la ligne fragile à mi chemin entre amertume et trait d'humour.



Sébastien Tixier - Sebtix, Corps et Décors, Festival Européen de La Photo de Nu, du 6 au 17 mai 2009, Espace Van Gogh, place Wilson, Arles.

vendredi 8 mai 2009

Danse puisque que c'est grave.



Ici, le kitsch tord l'électro, croque le rock et caquette dans des craquements de pop de comics, et vlan voilà un coup de punk en français dans le texte.
Carine nous serine et nous rengaine des mélodies balancées désinvoltes à la Elli et Jacno grande période, et paf, elle balance, sur synthés en nappes et breaks, quatre vérités quotidiennes, l'air de rien. Ici au détour d'une allée de supérette (Pellicule Cellulosique), rejets contre-rejets, anglicismes anti chichiteux, les common people auto-revendiqués font flirter le familier avec les sentiments les plus forts, avec ironie (C'est pas pour toi) ou même, plus fort, sans (Mes Amis).
Humour, désinvolture, gaieté pop, tout y est pour faire danser, hop en boîte Hektor, oui, c'est tout simple, lalala... Un petit tour, sous le gloss, la solitude, sous la nappe Lo-Fi, l'assise de nos besoins d'amour et de reconnaissance, la vie c'est de la jungle. Hektor, groupe catalan, un couple avec deux copains, petit tour qui change l'ordinaire en super. "Ne crois pas tout ce que tu vois", comme Les Filles Des Magazines. Sous le glaçage et le rose de la couverture, dans nos gueules, en souriant, un peu du sens de la vie.

Hektor, 2ème album Pas Assez Bien Pour Toi ? 


Découvrez Hektor!

jeudi 7 mai 2009

Habits Inhabités.

Le linge à la ligne suspendu, épinglés petits hauts, petits bas, le linge s'assèche, rendue son eau.
Alignées sur les cintres, robes, chemises, serrées menues, tissages scintillants, glissage cintré. Dans les plis, étagés, pulls en lutte, étoffes lissées, froufrous fous, pelisses entassées.
Semelles usées, sandales insensées sans soleil, luisantes bottes dressées au pied du dressing. Manteau drapés en berne sous les housses, dominos, noir, blanc, ponctués de traits de couleur, tranche beige du trench, manche neige, traces de laine, jambes redoublées suspendue par le biais. Doublures inattendues, découpes explicites, rayures surprises, petits pois finauds, cuirs à coeur. Tiroirs attirants de dentelles et d'arrondis désertés, bretelles étourdies, belle pioche, satin cher, lycra crème et cotonnades tendrement combinées en camaïeu.
A la main, tendue, prendre sur les lignes de linge la trame du jour, accorder le corps de ses atours, se détourner et se fendre d'un sourire.