mercredi 29 avril 2009

Projection Life-Size

Posters sur les murs. Dans la chambre d'ado d'un beau-fils, tout contre le lit, pin-up grandeur nature, femme sans tête en lingerie.
En plein milieu du salon, poster d'idole, Eric Cantona en terrain nord anglais, où Eric Bishop, sinistre inconnu du Yorkshire, facteur qui remercie "Ta'luv" et tout à coup se réapproprie sa vie, "Mi fuckin house !", dans un mess assez considérable.

Le beau gâchis que voilà : dans le pavillon dégueulasse, on trouve deux ados et un quinquagénaire, un bazar atroce, des tas de jeunes pas sympas, des trucs volés, partout, des fringues, et une déco collée comme un décor au chaos. Formica, meubles en pin clair, cadres de photos de foot dans le salon, et en taille réelle, un poster géant d'Eric Cantona, le footballeur mythique avec accent français sud-ouest, le philosophe des pelouses. Lui aussi, le tireur d'élite de Manchester, a vu rouge un jour d'insulte, et tout latino qu'il est, a riposté. Craquer, ça se paie. Neuf mois de suspension et une carrière qui bifurque à jamais, Cantona à trente ans change de vie, peinture et cinéma.
Eric Bishop parle à son poster, fumant l'herbe où d'autres la foulent. Tout à coup Ken Loach le cinéaste de la vraie vie  verse dans le fantastique, mêlant le club des Hashischins à ceux de foot du Yorkshire. King Eric sort du poster et parle, dans son anglais d'aphorismes, à Postman Eric. Tiens, le Slam de Hornby n'est pas bien loin : sportif punaisé au mur de Sam, quinze ans, qui parle à son idole Tony Hawk, skater culte. Les réponses de T.H. sont aphorismes également, citations de sa biographie connue par coeur, et oui, le dernier roman de Hornby est fantastique. Un genre plus maladroit que moderne, à présent...

Belle comédie, ponctuée de temps très forts, des peurs indicibles, des amours perdues qui n'en finissent jamais de mourir, des amitiés solides, un quotidien magnifié par l'amitié et les liens que l'on tisse à s'aider, à s'aimer concrètement jour après jour. Symboles poétiques, une colombe, des blue suede shoes préservées en souvenir du King Elvis, des maillots rouges, de la peinture rouge, et une passe de jeu. Il est vital de s'unir, vital vraiment de dire non, de changer de vie au sein de sa propre existence. Chercher autre chose. Des solutions nouvelles. Quand quelque chose ne marche pas, il faut chercher autre chose. Il n'est jamais trop tard pour cela. "On a toujours plus de choix qu'on pense".

Certes, on est loin de Raining Stones et de Ladybird, films terribles, dans cette comédie aux procédés parfois un peu naïfs, mais qui glisse entre le sourire et la gorge serrée quelques vérités essentielles : notre bonheur dépend de nous, d'autant que nous sommes souvent mieux entourés que nous ne le pensons.

Looking For Eric, sélection officielle du Festival de Cannes, sortie le 27 mai 2009.

jeudi 23 avril 2009

L'Amour planqué. Clip Culte #4



Alors voilà, Gainsbourg a une petite amie, elle est belle et initialisée BB. Qu'est-ce qu'on n'a pas écrit sur elle et lui. Elle, muse d'une année, trente-quatre ans, sublime blonde consacrée, et lui, ses quarante, sorti du jazz, des yéyés, dandy qui aborde le succès populaire grâce aux subversives Sucettes de l'Eurovision.

L'album Bonnie and Clyde sort en 1968, ainsi qu'Initials BB : coup double aux nombreux titres communs, tel Bonnie and Clyde, composition et texte mythiques autour du non moins mythique couple de bandits des années trente, criminels américains des Etats du Sud. Bonnie Parker écrit des poèmes, dont Gainsbourg s'inspire largement pour composer le duo superbe qu'il interprète ensuite, chantant encore, avec cette femme qu'il aime officieusement. Brigitte Bardot, voix grave, phrasé d'une désinvolture absolue, quintessence du glamour, de la féminité, et surtout de la provocation sexy, délivre ses parties comme on assomme et on envoûte.

Le 31 décembre 1967, la deuxième chaîne française offre un Bardot Show - comme déjà pour les St Sylvestre 62 et 63 - un truc bricolé pour présenter ses chansons, à ce moment où elle est plus populaire que De Gaulle ou Kennedy, et qu'elle rapporte plus de devises à son pays que la Régie Renault. Parmi les invités de marque, Sacha Distel pour La bise aux Hippies, et bien sûr Gainsbourg pour les duo de Comic Strip et de Bonnie and Clyde. Le spectacle, cinquante minutes hautes en couleur, réalisé par François Reichenbach, est une curiosité DIY, un de ces shows à la française dont nous régaleront les Carpentier et qui moururent tragiquement avec le direct pour zombifier en duos sordides dans des émissions pseudo-musicales avec danseuses putes en pagaille. Entre le scopitone et le gala, ces shows mettaient en scène des chansons célèbres, avec costumes et décors, en play back.

Quand les chansons sont bonnes et les invités talentueux, on peut toucher le meilleur, comme c'est ici le cas. Pour camper les personnages de la chanson, aucun cliché n'est épargné, mais le rendu reste saisissant grâce à cette entente tacite entre nos protagonistes, à la grandeur du titre, à la beauté de Bardot et au chic néo-romantique de Serge - admirons ici les poses de ganster avec pistolet au moment de trembler pour Bonnie. En bras de chemise, manche roulée sous le coude, cravate légèrement dénouée, pantalon noir à pinces, et cheveux un rien longs, ce Clyde concentre tout le charme désuet des films de genre dans un hangar de pacotille très Hollywood des débuts. De la bouche de Bardot, on apprendra des années plus tard que les chanteurs n'étaient pas payés pour ces prestations, que les accessoires étaient certes fournis, mais qu'ils se maquillaient et s'habillaient eux-mêmes, avec leurs propres vêtements. Les légendaires cuissardes de Harley Davidson, ainsi, sortaient du dressing de Brigitte, comme la cape noire de Comic Strip. On peut donc s'amuser à rebours du choix étonnant des chaussures à talons invraisemblables et assez laides que voici aux pieds de Bonnie, et ricaner un peu du bel imprimé du chemiser orangé et sa jupe large marron sous le genou. Et que va-t-il rester dans l'imaginaire collectif de ce clip ? Les yeux charbonneux, le carré long platine (perruque prêtée) et le béret noir. Et surtout, surtout, les bas noirs et la jarretelle blanche qu'il est urgent de vérifier, juchée sur un tas de sacs dans une planque en carton. Voici ce qui advient dans le clip : présentons-le comme un hommage au film éponyme d'Arthur Penn, sorti la même année. Les looks sont exactement ceux de Warren Beatty et Faye Dunaway, qui glamourisent justement le mythe des deux malfrats cette même année 67 dans un succès Nouvel Hollywood.Les années trentes vues depuis la fin des sixties. Gainsbourg et Bardot forcent encore le trait, à cause de cette urgence des 4'11''. Nous voici propulsés dans un récit concentré. Gainsbourg au début, fume, nerveux, et va rejoindre sa Bardot assise à l'intérieur. Il est intéressant de voir comment le côté masculin de Bonnie est habité par Bardot. A la quarantième seconde, nous la trouvons assise, mitraillette au poing, jambes largement écartées, cheveux courts (au carré donc) et air très dur. Elle fume elle aussi ensuite, clin d'oeil sans doute à la photo réelle de Miss Parker avec un cigare.
Aucun ne sourit, aucun ne touche vraiment l'autre. Ils se déplacent, vigilants, lentement, et Bardot pose. Tous les plans sont bons pour montrer ici ses jambes (sur le tas de sacs, dans un escalier), là sa moue (joie des allitérations : "la seule solution c'était mourir"), ou ses fesses quand elle s'expose de dos.
Tout le temps, il la regarde, lui, et souvent baisse les yeux. Elle fixe la caméra, frondeuse tout du long. Pour finir Serge s'accoude à un tonneau, et BB se colle entièrement à lui, yeux dans l'objectif, un sein contre son torse. Il baisse les paupières, elle toise le monde.


vendredi 17 avril 2009

Le Déjeuner sur l'herbe


Le temps, affaire convenue, était au beau. Derrière le POPB - petit ours petit brun - shootent tous azimuts PB et son daddy. Les Prairies de Bercy, ballon rond au carré. Les pelouses murales s'arrosent automatiques en étoile sur le tertre pseudo-aztèque. Tati s'expose en cinémathèque, tic-tac, mon Tati m'a nargué, tic-tac, tic-tic, tonton autocollé.
En maman des poissons, j'étale paréo piscicole et tartine rillettes - glamour quand tu nous tiens - tandis que balle à poisson-clown en tous sens rebondit autour des Parterres. Derrière les barrières, au niveau des tulipes où butinent de gros plein de miel, les bien nommés Parterres annoncent la position favorite des jeunes personnes qui nous accompagnent. Par terre. Les rires pétillent et la bière bulle - les paniers d'osiers devenus sacs à dos microfibres laissent vibrer nos antennes microcosmiques. Cerises les tomates, fuschia les fraises, verte l'herbe ici autant qu'ailleurs, peut-être davantage. Violet en jus, jaune patate chips, l'urbaine mum n'a peur de rien, mouche les petits nez et même les connards, le tout en chemise blanche et Trench beige optionnel.

Descendance qui grimpe, des hauteurs démentes, trois fois la leur au moins, dix fois, cinquante fois. Descendance adorable qui glisse et joue, rose aux lèvres et aux joues. Prises de tours, manèges imaginaires, approches néo-courtoises dites du kick-ze-kid, jeux, labyrinthes, courses, escalades, lancers. Le shaoling soccer devient Jane et Serge, vol-et-bol, la balle est dans leur camp.
Pain tendre jeté loin, âge tendre. Une cane, une grue, et cinq colverts : dans le "Jardin Romantique" c'est extraordinaire, thank you very much (ouf personne ne remue son derrière). Les poissons hélas s'en sont allés, poissons géants gluants pullulant là l'année d'avant, poissons sans vantardise gros comme ça, et même plus. (Beaucoup).

Enormes les nuages que nous narguons. Nous nous terrassons, même, nananère, et restons dehors propres et secs tout le jour durant, encore un tour de D., bien sûr, archi-équipé de bâtons dangereux. Tenez-vous bien, précipitations, le mouvement perpétuel s'effectue dans la lenteur, printanier sous le soleil. Pas n'importe tout, pas avec n'importe qui. Enfants, amis, renouveau, Spring 09 tient ses promesses à l'ombre des pedadas en fleurs.


jeudi 16 avril 2009

Meubler le silence

D'écritoire Valmont
Mots à plume sur reins
Siège que nous calmons
Ce rêve purpurin

A la table lubrique
Orange femme objet
Porteuse version Kubrick
Fantasme mensonger

En passant par la pouffe
Boudoir petit écran
Capitonnés les poufs
Chaînes roses à cran

On table sur l'inconscient
Pour meubler le silence
Les patins initiants
On garde vigilance

Diamant sur canapé
Velours pour m'attirer
Viens par là me napper
J'en ai rien à cirer

Je ne suis pas en kit
Pas facile à monter
Pas du genre qu'on quitte
Solide à volonté

Je ne suis pas potiche
Je ne suis pas armoire
Regarde mon hémistiche
Où palpite ma moire.


dimanche 12 avril 2009

Rock Pur


Quatre garçons : deux guitares électriques (l'un chante), un bassiste choriste, un batteur. Pour une composition classique, c'en est une. Si ça vous rappelle environ le meilleur de tout ce que vous aimez, c'est normal. Voici un album de rock pur, originel.

The Lyrics, groupe rock, commence comme il se doit par "the", n'a pas de nom pour son premier album, et propose des mélodies d'une efficacité redoutable. Couplets, refrains, breaks, tout y est. Une batterie déchaînée, Cédric aux baguettes s'enflamme et tape comme un punk binaire et puissant (écoutez-le donc dans Stardom Boredom ou dans les refrains de Question Time). Une basse à la ligne impeccable, Eric soutient les mélodies tout du long et chante dans les choeurs - quelques saveurs new wave dans Take A Chance ou Please Me. Flo, le chanteur guitariste, a écrit les morceaux et signe des textes de love songs versant masculin, basiques et réussis. Il donne toute la mesure de son talent dans le très beau unplugged Parallel Lines qui ferme l'album. Christian, guitariste de son état, bluffe à coups de décrochages tricotés dans la meilleure tradition pop rock anglaise (pas si loin Johnny Marr), quelque chose de subtil et de beau qui laisse assez pantois tout au long des titres.

Oui, des Beatles aux Cure et à la pop nineties en passant par les Smiths et les Kinks, toutes les inspirations classiques anglo-saxonnes qui ont forgé le rock'n'roll hantent cet opus. Pourtant, loin de se retrouver décalés ou dépassés, les Lyrics ont eu cet intelligence de mixer avec Franck Garcia - French Touch qui monte, qu'on en juge par son travail solo aussi bien que par sa touche très pure et la subtilité de ses mixages avec des artistes comme Bes ou Room4 - lequel apporte quelques notes de clavier tombées comme des gouttes de rosée sur ces talents un peu bruts, et offre surtout à chacun des quatre garçons l'éclairage qui met le plus en beauté son talent au sein de ce groupe aguerri aux scènes du Sud.

Ce premier album des Lyrics s'écoute en boucle sur la platine. Très beau son, très pur et dur. Roussillon rocks.

vendredi 10 avril 2009

A La Française

L'air enrobé, ces petits riens parsemés de cristallisation en grains, croquent et fondent sous la dent. Chouquettes, petits plaisirs. En terrasse, à la croisée des allées, jambes croisées, trench, bottes, lunettes, dans le jardin à la française l'expresso se savoure un rien long, et le soleil plein Est rayonne, dépassant les toits royaux du Louvre.

Jardins à la française, les Tuileries se dégustent au petit matin, printemps parisien. Jusqu'à mon absence de manucure est locale, ma savante blondeur. Rayonnements timides dans toute cette pompe, arpentée de touristes à peine. Allées rangées rectilignes, scintillements délicats entre les jeunes pousses des marronniers, où picorent les moineaux, pataugent les corbeaux, sautillent les pigeons, se rengorgent les palombes - plumes urbaines. Les garçons de café impeccablement mis ratissent encore entre les tables proprettes, soleil levant, brin de vent.

Triomphe ostentatoire, dorures, déesses et rois en majesté, fontaines élancées et bassin chichiteux, floraisons apprivoisées, herbe douce vierge du moindre pas : les règles de cette Cour, toute Révolution fut-elle Française passée entre les paumes, ne les ont pas abolies. Jeu moderne, belles mondanités tacites, impalpables, ténues.

Aérienne la jupe et légère la démarche, la pomme à mon oreille déploie quelques cordes sensibles ; je monte sur les planches, illuminée, et m'envole sur Seine.


dimanche 5 avril 2009

Eyes Wide Shut

La fin du XIXème, sommet esthétique pour neurasthéniques post-modernes et rocknrollas à bottes et chemises blanches, m'envoie régulièrement fréquenter de très près Mallarmé, Baudelaire et autres Rimbaud, Gautier ou même Wilde.
En une gare désuète, quintessence parisienne, nièce des rameaux, souvent aux beaux jours je traverse à nouveau une poignée de décennies, en proie à quelque émotion à cadre doré. Orsay ainsi me voue en avril à l'amour. Or c'est la vie aux trousses, cuir au dos et jean aux fesses, que je traverse yeux grands ouverts les allées bordées de chefs d'oeuvre, pique-niques, foins, fleurs, seins de marbre, cuisses nues, poètes. Couleurs sourdes, éclats vermeils, percées sanglantes. Ici l'origine du monde et là les touristes au-dessus de Paris lilliput, courbés.
Réjouie, je regarde, je prends, je me perds et je rêve, aux rails de mes pensées je ne rate aucune correspondance. Dans mon juke-box interne, Fredo Viola, ce trouvère perdu dans un méandre de ma matière grise avec sa litanie mièvre, lancine à n'en plus finir.

Soudain, jamais blasée, je m'adonne à l'intimité. Eugène Carrière, encore un symboliste, m'attrape par les sentiments, la grande soeur et son sourire extatique, agenouillée pour recevoir le baiser de sa petite soeur, baiser donné avec amour, et leur maman entre ses bras les tient. Et voici ce qui me frappe, non pas le flou sublime, non pas la composition des visages ramassés en bouquet, non pas la blancheur adorable des chairs. Ce sont les paupières fermées, ces yeux clos doucement pour savourer l'amour partagé, pour recevoir et donner la tendresse.

Prunelles de leurs yeux dissimulées - si beaux les yeux pourtant selon Carrière, l'enfant à la soupière tout à côté et son regard brun luisant, superbe, en témoigne - prunelles tendres qui me touchent, intimes totalement.

Dehors, j'abaisse mes lunettes noires, et je traverse doucement St Germain dans le soleil timide, touchée d'un peu de grâce et de délicatesse aux couleurs passées.