Qu'est-ce qui pousse à écrire ? Quel est ce déclic qui fait qu'un beau jour, on se retrouve à rédiger des centaines de pages, à raconter des histoires, à romancer le monde ?
Naissances de livres, questions créatives : comment rendre concret le nébuleux ?
Maud Lethielleux, auteur du roman "Dis oui, Ninon" à paraître le 04 mars chez Stock, sans code barres ni cartons, s'est prêtée au jeu de l'interview cosmogonique.
Je vais essayer de te répondre Lutecewoman, mais ce sont des réponses de débutante, je ne peux pas donner de leçon, ni de recette, je peux juste te raconter ma façon de faire, d’écrire ou en tous cas, d’essayer.
Qu'est-ce qui t'a pris de te mettre à écrire ?
Il y a 3 ans, en vacances j’ai passé une semaine à griffonner sur un carnet. C’était très jouissif, j’aimais les crampes aux doigts et la petite lumière en moi quand les pages se noircissaient, j’étais toute fière avec mon carnet et je me suis dit que j’allais continuer en rentrant à la maison, je ne savais pas où je voulais aller mais je voulais rester dans ce plaisir et surtout j’aimais l’idée de laisser une trace, une preuve que j’étais en vie, un souvenir de moi-même. Mais quand je suis rentrée chez moi, j’ai laissé tomber, trop occupée par les contingences du quotidien. Même le recopier me paraissait trop long. Et puis j’avais jamais su m’organiser, même en musique j’ai tout appris à l’arrache, sur le tas, en répétition juste avant de monter sur scène, je n’ai jamais répété seule devant une partition, et j’ai pensé à ce moment-là que l’écriture n’était pas pour moi : Trop fainéante, trop brouillon, pas assez sérieuse.
Et puis un jour, j’ai recommencé et j’ai à nouveau abandonné mais les temps qui ont suivi, j’y ai pensé chaque jour et j’ai commencé à croire que ça allait devenir possible.
C’est au Maroc que j’ai écrit vraiment. J’y vais souvent car je participe à un projet d’écotourisme dans une ferme berbère, j’y vais en voiture et sur les dernières heures de route en novembre il y a un an et demi, sans vraiment y penser, j’ai su de quoi j’allais parler. Tout s’est construit très simplement, la fatigue et les paysages aidant. C’était mon premier manuscrit : « Petite voyageuse », je l’ai écrit en novembre et l’ai terminé en décembre en pleine tournée, j’écrivais en coulisses, à l’hôtel, je ne pensais plus qu’à ça ! Je l’ai envoyé à quelques maisons d’édition sachant qu’il ne serait pas retenu, je l’ai envoyé surtout pour savoir quel effet ça faisait, et comprendre comment tout ça marchait et je me disais qu’un coup de bol pouvait quand même m’arriver… D’ailleurs, il est arrivé ! J’ai reçu rapidement un appel très enthousiaste d’un éditeur important qui me disait que sa lectrice en chef l’avait adoré et qu’il était entièrement confiant, il allait le lire le week-end et me rappellerai aussitôt. Il ne m’a jamais rappelé. J’ai beaucoup appris en attendant ce coup de fil, en sursautant à chaque sonnerie, en ouvrant ma boite mail 80 fois par jour et à la fin j’ai pensé que si les éditeurs étaient tous aussi cons, je préférais écrire pour moi.
Comment le roman te monte-t-il à la tête ? Quelle idée ?
Le second roman je l’ai commencé juste après avoir envoyé le premier. J’ai posté « Petite voyageuse » et on est reparti vers le Maroc où je devais dessiner des plans et sur le trajet, entre Casablanca et Essaouira, après trente heures de route, une nouvelle histoire est venue. D’abord le lieu, l’ambiance. Je voulais parler d’un univers que je connaissais bien, du village où j’ai grandi et d’une famille nombreuse atypique qui m’a beaucoup marquée. J’ai dit ça à mon ami qui m’a répondu : Tu pourrais parler de baba-cools, c’est un univers que tu connais… Et voilà, une histoire est née : celle d’une communauté hippie qui s’installe dans un village complètement paumé.
Je raconte ça car c’est un peu ainsi que l’histoire naît en moi : Un lieu, l’envie de faire découvrir au lecteur un univers particuliers, dont il n’a pas idée et qui pourtant est tout proche. Et ensuite, une phrase dite par quelqu’un, un détail et en quelques heures une histoire se construit d’elle-même. Je note des mots sur un carnet, et je ne dis plus rien et mon chéri ne se doute pas que je pleure toute seule derrière mes lunettes de soleil (que je ne mets qu’à cette occasion), et si je pleure, c’est que j’y crois.
Ce deuxième manuscrit a pour titre « Pain d’épices », j’aime beaucoup l’histoire mais le ton est un peu banal et pas assez percutant, surtout pour un premier roman. J’ai su qu’il ne serait pas édité mais au cours de ces 500 pages, j’ai eu l’impression de faire un bond en avant.
Et quand j’ai enchaîné avec « Dis oui, Ninon », ça s’est passé de la même façon. Troisième voyage pour finaliser le chantier et aider nos amis marocain à ouvrir le lieu, sur les dernières heures de route je pensais au manuscrit que je venais d’écrire, à Violette, un des personnages, une petite fille nomade, et je pensais aussi mon premier manuscrit et à des réflexions que j’avais entendues, des compliments sur les passages qui ont lieu dans la ferme de mon enfance (« Petite voyageuse » étant autobiographique) et j’ai eu envie de parler d’un univers que je connaissais vraiment, celui dans lequel j’ai grandi. J’ai juste pensé à ça et l’histoire s’est imposée. Je m’étais promis d’arrêter d’écrire quelques temps, je n’avais pas arrêté depuis cinq mois, mais en posant mon sac à dos dans la ferme en travaux, entre un tas de paille et des sacs de chaux, je n’ai pas pu résister. Mon copain a éclaté de rire, il m’a dit : Déjà ??? J’ai boudé et j’ai répondu que non, pas du tout, n’importe quoi…
Mais j’avais commencé et je n’ai pas lâché mon doigt (j’écris d’un seul doigt d’une seule main) le temps de l’écrire. C’était très intense et surtout j’ai essayé d’éviter les erreurs que j’avais faites sur mes deux premiers, d’aller à l’essentiel, de resserrer, de me laisser surprendre, de ne pas trop en dire…
D'où viennent les personnages de ton petit monde ?
Je m’inspire de personnages que j’ai rencontrés, de mes proches, et bien sûr de moi… J’essaie de retrouver un regard que j’ai eu à un moment donné, une perception.
Comment se déroule l'histoire ? Sais-tu d'avance tout ce qui va se produire ?
Pour « Dis oui, Ninon » et « Pain d’épices » j’avais un plan assez vague et dès que j’avais une idée de chapitre, je notais un mot, un titre. Chaque jour j’écrivais 3 chapitres et notais le titre, l’idée des 3 prochains pour le lendemain. Mais au-delà de ces 3 chapitres d’avance, je n’en savais pas plus, j’allais vers ma fin ou l’idée que je m’en faisais.
Pour mon tout dernier « D’où je suis, je vois la lune » qui paraîtra en janvier 2010 chez Stock, je ne préparais pas mes chapitres la veille, je ne savais absolument pas de quoi j’allais parler en m’installant devant l’ordi. Je n’avais que la scène finale en tête, qui me menait par le bout du nez.
Ce que je trouve génial, c’est de ne pas savoir de quoi on va parler et finalement se faire surprendre par ce qui vient, et se dire : Y’a tout ça là-dedans, en moi, que j’ignorais !
J’écris en général dans un café. Mais quand je pleure trop je suis obligée de remballer, sinon les petits vieux veulent me consoler…
Quel est le meilleur moment de l'écriture d'un roman ?
Tout le temps !!!
Pour moi, il n’y a pas de moment. Je vais dans un café et je me dis : C’est maintenant. Et j’attends. Parfois c’est douloureux et je déteste ce qui vient, j’ai honte mais je continue quand même, je sais qu’à un moment ça va se débloquer, que le plus dur est de commencer. J’ai ressenti ça très fort avant d’écrire mon petit dernier, une trouille énorme de ne plus y arriver. C’était terrible mais ça a porté ses fruits. Chaque jour, j’allais au café et je raclais le carrelage de rage. Mais je restais et un jour, l’histoire est venue et je ne l’ai plus lâchée.
Pour moi c’est plutôt une histoire de décision. Je conseillerais de sortir de chez soi, de s’impartir un temps chaque jour pour écrire. Une de mes amies qui travaille à plein temps et a deux enfants, a choisi de se lever une heure plus tôt chaque matin et de ne plus regarder la télé le soir, ça a marché ! Je conseillerais aussi de ne pas se relire avant d’avoir écrit une cinquantaine de feuillets au minimum pour pouvoir redécouvrir le texte sans le connaître par cœur. Je le lis ensuite à voix haute. Pour ma part, j’écris à peu près le même nombre de feuillets par jours, je me donne un objectif temps, ça me rassure. Sur la fin, je prends plus mon temps, je n’ai plus peur de ne pas aller au bout.
Dernière chose : J’ai besoin de m’attacher aux personnages, s’ils ne me touchent pas assez, je me sens incapable de les faire vivre tout un livre. Finalement, je cherche plus les personnages et leur façon de regarder, que l’histoire elle-même.
Et le pire ?
Ecrire (quand j’y arrive !) me rend joyeuse, alors je dirais plutôt que le pire moment est le meilleur.
Peux-tu me dire si tu sais où tu vas, à la fin ?
J’ai une idée de fin, c’est elle qui me tient, j’y pense énormément, mais quand j’y arrive, c’en est une autre qui m’attend. J’ai été tenue par l’illusion de la fin, puisque de toute façon, rien ne se passe jamais comme on l’a prévu !






