Sous ma couette, j'ai placé ma lampe de chevet. Dans le silence concentré, ma main caresse sa douceur, je respire son odeur grisante un peu usée. Demain, le lycée. Je serai encore en retard. Je serai encore en avance. Je serai encore sur la brèche.
Ce plaisir, crainte et secret mêlés. Peur de me faire surprendre, aguerrie pourtant à la dissimulation. Un bruit dans le couloir, et j'éteins. Sinon, c'est la porte qui s'ouvre, l'air contrit, ce n'est pas raisonnable, tu n'es pas raisonnable, tu vis une vie de bâton de chaise, demain tu ne vas pas pouvoir te lever il est onze heures il est presque minuit. Contre ma cuisse, l'étranger, sous la couette. J'attends une heure noire avec les sans sommeil et Macha dans le casque branché au réveil radio cubique. Enfin s'éteint la ligne jaune sous la porte. Je le retrouve. Mon histoire d'une nuit. Lue jusqu'au dernier mot, sueurs froides d'épuisement, lignes embrassées de fatigue. Ineffable plaisir.
Une nuit, Boule de Suif ou Feu Follet, le plastique de ma lampe fond contre l'ampoule. Odeur immonde et abat-jour lunaire crevé. Je retourne ma lampe, le lendemain. Un peu plus tard, l'autre côté. On me gronde.
Dorian Gray, Fleurs du mal, Fusées. Qu'est-ce que la peur à côté de ces frissons ?
J'irai cracher sur leur tombes. Enfant terrible terrorisée.
Le soir j'annonce mon coucher. Sortant de la cuisine, je fauche un poche repéré dans la bibliothèque. Ils ne sont pas prêteurs, j'emprunte malgré eux. Malgré tout.
Annie Ernaux, armoires vides, ce qu'ils disent ou rien. Les trois suivants gravés dans mon teint livide de collégienne. Je prête en douce à mon amie, la meilleure. Je replace les tranches bien vite. Les nuits blanches où les poches font le mur.
Pâques, maison de famille en bord de mer, je négocie une chambre pour moi seule. J'accède à un étage entier. Au lieu d'apprendre mes verbes irréguliers, j'entame la trilogie new-yorkaise. L'ivresse de trois nuits, ces trois romans. Beatles ou silence percé d'éclats de voix dehors. Happiness is a warm gun. Toute la nuit, je lis. Tout le matin, je dors. A mon réveil, je suis la risée familiale, qui fait des tours de cadrans. Quand on me demande l'heure de mon coucher, je mens. Cinq heures serait insurmontable.
Lycée. Je m'envoie Miller, deux Tropiques et un Colosse de Maroussi. Les vacances ensuite, m'enferment dès onze heures.
J'ouvre sans fin des pages. Souvent ivre. Je lis jusqu'à la dernière, achevant le livre avec la nuit. L'aube déjà tant pis. Je dors jusqu'à une heure de l'après-midi. La nuit brûlante, fenêtre entr'ouverte, le corps perclu, nuque ankylosée, moiteur, à plat ventre, à plat dos, jambes au mur.
Cendrillon mi-nue, je gagne du temps de sortie, mais ne renonce pas à mes livres. Histoires ajoutées à la mienne. Dans mon chaos, réconfort noir et blanc.
Longtemps je manquais la fac de bonne heure. En prépa, verbiage, on nous tanne qu'il faut fréquenter les auteurs. Mon amoureux m'honore de mauvaises fréquentations. Toute la nuit, Chinaski boit. Bandini m'ouvre des mondes. Les beats traversent la nuit. Je deviens libre. La nuit remue.
Histoires d'une nuit, vampires, sorcières, clochards, princes, routes, souffrance, plaisir, enfance, émoi, amour. Voyage au bout de ma nuit.








